Le 28 février 1988, une équipe inattendue fait parler d’elle aux Jeux olympiques d’hiver de Calgary. Pour la première fois, la Jamaïque, pays tropical sans tradition des sports d’hiver, aligne une équipe de bobsleigh à quatre. Une histoire improbable qui restera comme un temps fort olympique et popularisé grâce au film Cool Runnings (Rasta Rockett). Retour sur cette aventure hors du commun.
Le 28 février 1988, une équipe totalement inattendue fait son entrée sur la scène olympique. Aux Jeux d’hiver de Calgary, le bobsleigh jamaïcain tente l’impossible. Dans un sport dominé par les nations européennes et nord-américaines, personne n’imagine voir une équipe venue des Caraïbes s’élancer sur la glace. Pourtant, quelques mois plus tôt, un projet improbable a pris forme, porté par un Américain persuadé que la Jamaïque pouvait rivaliser avec les meilleurs grâce à ses sprinteurs.
Une île sans hiver, mais avec des athlètes

La Jamaïque n’a jamais eu de tradition en sports d’hiver. Située sous le soleil des Caraïbes, avec un climat tropical et aucune infrastructure pour les sports de glace, elle est surtout connue pour son excellence en athlétisme. Depuis les années 1970, l’île se fait un nom aux Jeux d’été. À Montréal en 1976, elle décroche deux médailles, dont son premier titre olympique grâce à Don Quarrie sur 200 m. En 1984 à Los Angeles, l’équipe de relais 4×100 m impressionne en terminant à la deuxième place derrière les États-Unis.
Ces performances n’échappent pas à George B. Fitch, attaché commercial de l’ambassade américaine à Kingston. Lors d’une discussion avec Ken Barnes, ancien footballeur et père de John Barnes, il entend son interlocuteur vanter les futurs exploits jamaïcains aux Jeux de Séoul 1988. Amusé, Fitch lui lance un défi : « Et pourquoi pas aux Jeux d’hiver ? Un grand athlète peut pratiquer n’importe quel sport. ».
L’idée aurait pu en rester là. Mais quelques semaines plus tard, Fitch assiste à un derby de pushcart, ces courses de karts artisanaux en descente, très populaires en Jamaïque. Il est frappé par la puissance et la rapidité des participants et se convainc que ces coureurs pourraient exceller dans une discipline peu connue sur l’île : le bobsleigh.
La naissance d’une équipe improbable

Avec l’homme d’affaires William Maloney, Fitch soumet l’idée à l’Association olympique jamaïcaine. Mais l’accueil est sceptique. Comment envoyer une équipe aux Jeux d’hiver alors qu’aucun Jamaïcain n’a jamais mis un pied dans un bobsleigh ? Le projet peine à séduire des volontaires. Finalement, les premières recrues sont trouvées dans l’armée, et une équipe est formée en septembre 1987, quelques mois à peine avant les Jeux.
Dudley Stokes, Devon Harris, Michael White et Casewell Allen sont choisis. Parmi eux, Devon Harris a déjà tenté sa chance en athlétisme, échouant à se qualifier pour les Jeux de 1984. Lorsqu’il voit une annonce pour des essais physiques « dangereux et rigoureux », il postule sans savoir qu’il s’agit de bobsleigh.
Grâce aux financements de Fitch et de l’Office du tourisme, l’équipe part en Autriche pour un stage express. Mais la qualification olympique impose un passage par la Coupe du monde. L’équipe y fait ses débuts et, malgré son inexpérience, obtient son billet pour Calgary.
Calgary 1988 : eN Quête de crédibilité

En février 1988, la Jamaïque débarque au Canada avec son bob à 2 et son bob à 4. Elle n’est pas la seule nouvelle venue dans la discipline : Monaco, le Mexique ou encore les Îles Vierges américaines font aussi leurs débuts. Mais l’équipe jamaïcaine attire particulièrement l’attention des médias, fascinés par cette initiative hors du commun.
Avant même le début des épreuves, un premier coup dur frappe l’équipe. Casewell Allen chute sur un lac gelé et doit déclarer forfait. À trois jours de la première course, son remplaçant est désigné : Chris Stokes, le frère de Dudley, qui n’a jamais fait de bobsleigh.
La compétition démarre avec l’épreuve du bob à 2. Dudley Stokes et Michael White deviennent les premiers Jamaïcains à concourir aux Jeux d’hiver. Ils terminent à la 30e place sur 41 équipes engagées.
Mais c’est l’épreuve du bob à 4 qui va entrer dans l’histoire. Dès la première manche, les difficultés s’enchaînent. En sautant dans le bobsleigh, Dudley Stokes casse la barre de poussée. L’équipe termine 24e sur 26 avec un temps de 58.04 secondes. Lors de la deuxième manche, les performances se détériorent encore : 59.37 secondes, 25e place, juste devant le Portugal mais derrière la Bulgarie.

La troisième manche est celle qui va marquer les esprits. Malgré une blessure à l’épaule, Dudley Stokes s’élance avec son équipe. Le départ est rapide, mais à l’approche du virage Kreisel, le bob perd le contrôle, percute le mur et se renverse. Pendant plusieurs secondes, les quatre athlètes glissent sur leurs casques, bloqués sous leur engin. Une fois arrêtés, ils réussissent à sortir, soulèvent leur bobsleigh et le poussent jusqu’à la ligne d’arrivée sous les acclamations du public.
L’image fait le tour du monde. L’équipe, disqualifiée, ne prendra pas part à la quatrième manche. Mais elle a déjà conquis les cœurs.
Une histoire devenue légende

Cet exploit inspire le film Cool Runnings (Rasta Rockett en version française), qui sort en 1993 et popularise encore davantage cette aventure hors du commun.
Depuis Calgary, la Jamaïque est revenue régulièrement aux Jeux d’hiver. En 2018, elle aligne pour la première fois une équipe féminine. En 2022, elle qualifie trois équipes, dont un bob à 4 qui, comme leurs prédécesseurs, terminera dernier. Certains des pionniers ont poursuivi leur carrière : Dudley Stokes a participé aux Jeux de 1992 et 1994, son frère Chris jusqu’en 1998. D’autres Jamaïcains ont même rejoint les équipes américaines et canadiennes, profitant de leur double nationalité et de leur expérience en bobsleigh.
L’héritage des Rasta Rockett continue d’inspirer. Trinidad et Tobago ou encore le Nigeria, qui a aligné son premier bob féminin en 2018, ont suivi la voie tracée en 1988. D’autres nations émergentes, comme l’Inde, la Thaïlande ou les Philippines, ambitionnent d’être présentes à Milan-Cortina en 2026, sans tradition de sports d’hiver, mais avec l’envie de participer à ce grand rendez-vous mondial.
Alors, quelle sera la prochaine nation surprise sur la glace ?