L’arrêt inédit de la Vuelta 2025 sous la pression de manifestations pro-palestiniennes marque un tournant dans les relations entre sport et géopolitique : jamais un Grand Tour n’avait été stoppé par une contestation politique. Avec les récentes déclarations du Premier ministre espagnol appelant à exclure Israël du monde sportif, cet épisode soulève une question inédite : le sport peut-il devenir un levier de pression pour stopper l’action militaire d’Israël à Gaza ?
Le dimance 14 septembre à Madrid, des manifestations pro-palestiniennes, d’une ampleur historique pour une compétition sportive, ont mis fin au Tour d’Espagne cycliste 2025. Pas de fin d’étape, pas de vainqueur, pas de podium final. Du jamais vu sur la Vuelta et pour un Grand Tour. La 21ᵉ et dernière étape a été neutralisée à une cinquantaine de kilomètres de l’arrivée, envahie par des centaines de protestataires – près de 100 000 selon les autorités – brandissant des drapeaux palestiniens. En colère contre la participation de l’équipe Israel–Premier Tech, symbole sportif d’Israël sur la scène internationale, les manifestants ont forcé l’arrêt de la course et provoqué l’annulation de la traditionnelle cérémonie du podium.
Cet épisode inédit dépasse largement le cadre sportif. Pour la première fois, une grande compétition internationale a été stoppée net par une contestation politique liée au conflit israélo-palestinien. Il illustre la manière dont le sport, par sa visibilité et sa charge symbolique, peut devenir un terrain privilégié de pression politique.
L’Espagne est en effet un pays marqué par une forte mobilisation de la société civile en faveur de la cause palestinienne, ainsi que par ses autorités gouvernementales. Le Premier ministre Pedro Sánchez a salué la mobilisation des manifestants et a donné une nouvel écho à cette séquence politico-sportive : il a appelé à exclure Israël des compétitions internationales tant que perdurera l’offensive militaire du gouvernement israélien à Gaza.
Cette déclaration, rare et lourde de sens, s’inscrit dans un contexte où la pression diplomatique s’accentue. Le 12 septembre, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté à une écrasante majorité (142 voix pour, 10 contre) une résolution relançant la solution à deux États et appelant à la fin des hostilités. Si cette résolution n’est pas contraignante, elle reflète une indignation croissante de la communauté internationale face à une guerre qui a déjà fait plus de 60 000 morts dans la bande de Gaza, dont en grande partie des victimes civiles.
La question se pose désormais :
Le sport va-t-il devenir un nouvel outil de pression contre l’État hébreu dans son offensive militaire à Gaza ?
Les délégations sportives d’Israël pourront-elles continuer à participer à des grandes compétitions internationales ?
Israel–Premier Tech : une équipe vitrine sportive d’Israël devenue une cible symbolique du conflit israélo-palestinien
Avant de s’y intéresser, revenons sur les raisons de la contestation de la participation de l’équipe Israel–Premier Tech à la Vuelta. Fondée en 2015 sous le nom Israel Cycling Academy, la formation a rapidement changé de dimension avec l’arrivée de son principal mécène : Sylvan Adams, un milliardaire canado-israélien passionné de cyclisme.
Adams n’a jamais caché son objectif : utiliser le sport comme vitrine internationale d’Israël. Il se décrit volontiers comme un “ambassadeur itinérant de son pays”, multipliant les initiatives pour accroître sa visibilité : organisation du départ du Giro d’Italia 2018 à Jérusalem, recrutement de figures prestigieuses comme Chris Froome, ou encore le financement d’événements culturels et sportifs en territoire israélien, comme la venue de l’équipe d’Argentine de Leo Messi en 2019 à Tel-Aviv.
Dans une logique de « diplomatie sportive » mais qui n’est pas en lien direct avec le gouvernement israélien, l’équipe Israel-Premier Tech devait incarner un Israël moderne, apaisé, tourné vers l’innovation et le sport de haut niveau. Une initiative qui n’est pas nouvelle en cyclisme. D’autres intérêts privés ou liés à des États financent et sponsorisent des équipes (UAE Emirates, Bahrain Victorious, Astana, Jayco–AlUla) pour mettre en avant le nom de leur pays , grâce à des formations qui parcourent le monde avec leur maillot, et permettent ainsi de promouvoir une meilleur image du pays (nationbranding) grâce au sport.
Compte tenu de la reprise du conflit israélo-palestinien, le coup de projecteur voulu par Adams sur Israël s’est peu à peu retourné contre lui. D’autant plus qu’il est devenu au fil du temps un proche de du gouvernement décrié de Benyamin Nétanyahou. Dans le contexte de guerre à Gaza, alors que les bombardements israéliens sont accusés par Pedro Sánchez et plusieurs ONG de relever d’un “génocide”, cette exposition médiatique est devenue un handicap : pour de nombreux manifestants, l’équipe est perçue comme une opération de propagande par le sport, appelée aussi “sportwashing”.
Le cyclisme professionnel, sport de plein air et de routes ouvertes, offre en outre une vulnérabilité particulière face aux manifestations politiques. À la différence d’un match joué dans un stade fermé et sécurisé, une course cycliste est impossible à protéger totalement. Déjà en 2024, puis en 2025, des manifestants pro-palestiniens avaient perturbé des étapes du Giro et du Tour de France, mais sans réussir à stopper la compétition. En Espagne, l’ampleur du mouvement a changé d’échelle : la Vuelta est devenue une caisse de résonance pour la contestation, jusqu’à provoquer l’annulation du traditionnel podium final.
Les réactions ont souligné la gravité de ce précédent et les coureurs s’interrogent également pour leur sécurité. Le polonais Michał Kwiatkowski a mis en garde : » Une course cycliste offre une tribune efficace pour des revendications. La prochaine fois, ce sera pire « . La fédération internationale du cyclisme (l’UCI), pour sa part, a réaffirmé sa neutralité : Israël–Premier Tech est une équipe membre du WorldTour et ne peut être exclue de ses compétitions pour un motif politique. De son côté, Sylvan Adams s’est montré inflexible. Malgré des rumeurs de retrait anticipé ou de changement de nom, il a martelé que l’équipe continuerait à courir « avec Israël sur le maillot ». Bien que pour « apaiser » les tensions, la mention « Israël » ait été retirée des maillots durant la Vuelta 2025.
La sanction sportive comme moyen de pression politique : le cas de la guerre Russie-Ukraine
Dans ce contexte, la position de l’UCI (ainsi que par prolongement celle d’autres organisations sportives internationales CIO, FIFA, UEFA, etc.) est aujourd’hui critiquée. Si ces instances revendiquent une neutralité politique sous couvert de l’universalisme du sport, certains contextes exceptionnels ont déjà conduit à écarter des représentants sportifs d’un pays du sport mondial. Ce fut le cas pour l’Afrique du Sud avec l’apartheid mais aussi en 1992 pour la Yougoslavie suite à son offensive militaire en Bosnie. Plus récemment en 2022, les instances sportives n’avaient pas hésité à bannir les équipes et athlètes représentant la Russie après la guerre lancée par Moscou contre l’Ukraine.
Quelques jours après le déclenchement du conflit, la FIFA et l’UEFA suspendaient clubs et équipes nationales russes de toutes compétitions. Le CIO appelait alors l’ensemble des fédérations à bannir la Russie, une recommandation suivie par la plupart des grandes fédérations sportives. Notamment en cyclisme où l’UCI avait retiré la licence de l’équipe russe Gazprom – il est vrai très liés aux intérêts politiques russes. Cette réaction fulgurante n’a été possible que parce qu’un front (occidental) uni – mené par les États-Unis et les pays de l’Union européenne – avait adopté des sanctions économiques et diplomatiques massives. La pression était alors intenable pour les organisations sportives internationales. Le sport venait ainsi compléter un dispositif global d’isolement de Moscou.
C’est précisément ce consensus qui fait défaut aujourd’hui. L’opération militaire israélienne à Gaza a débuté comme une riposte aux attentats du Hamas du 7 octobre 2023, très largement condamnés. Mais cette offensive s’est ensuite transformée en guerre prolongée, provoquant la mort de dizaines de milliers de civils palestiniens et suscitant un écho mondial pour la survie de ce peuple.
Si l’indignation grandit, il n’existe pas de sanctions économiques et diplomatiques coordonnées contre Israël, ni de condamnation unanime des grandes puissances. En particulier de la première puissance mondiale, les États-Unis. Allié indéfectible de l’État hébreu, Washington et Donald Trump s’opposent frontalement à toute mesure d’exclusion ou de sanctions fermes. Dans ces conditions, il est illusoire d’imaginer les instances sportives agir seules, alors qu’elles se retranchent derrière une neutralité politique souvent critiquée mais plus ou moins constante au fil des tractations internationales.
Exclusion sportive possible ou statu-quo : quels scénarios désormais pour Israël dans le sport mondial ?
À court terme, Israël n’est pas menacé d’exclusion sportive. Aucune fédération internationale majeure – ni le CIO, ni la FIFA, ni l’UCI – n’a évoqué de suspension. Le principe de neutralité sportive reste la ligne officielle, même si l’épisode de la Vuelta a montré combien cette neutralité pourrait être fragilisée. Toutefois, si les instances ne bougent pas, l’exemple de l’Espagne démontre que la pression politique pourrait bien se déplacer sur le terrain, via des mobilisations populaires et des initiatives politiques nationales.
Prochain rendez-vous dans le viseur : le match Norvège–Israël du 11 octobre 2025 à Oslo, qualificatif pour la Coupe du monde 2026. La fédération norvégienne a annoncé que l’intégralité des recettes sera reversée à Médecins Sans Frontières, un geste humanitaire symbolique pour ne pas donner le sentiment d’ « accueillir Israël comme si de rien n’était ». Mais cette décision n’a pas désamorcé la contestation : plusieurs ONG locales appellent déjà à manifester, et la rencontre pourrait devenir un nouveau foyer de tensions. En cyclisme, la vigilance sera maximale en vue du Grand Départ du Tour de France 2026 à Barcelone.
L’équation pourrait changer si plusieurs grandes capitales européennes rejoignent le mouvement lancé par Madrid. Le 22 septembre, la France, le Royaume-Uni et d’autres pays occidentaux doivent reconnaître officiellement l’État de Palestine. Une telle décision, après celles déjà prises par l’Espagne, la Norvège et l’Irlande en 2024, renforcerait la légitimité internationale des revendications pro-palestiniennes. Mais elle ne suffira pas, à elle seule, à déclencher des sanctions sportives : tant qu’aucun consensus occidental et aucune mesure économique contraignante n’accompagnent ces gestes symboliques, les fédérations sportives resteront inertes.
Pourtant le contexte diplomatique s’accélère. Le 12 septembre 2025, l’Assemblée générale des Nations unies a voté à une écrasante majorité (142 voix pour, 10 contre) une résolution relançant la perspective d’un État palestinien et appelant à la fin immédiate des hostilités. Ce texte reste toutefois non contraignant, et illustre surtout le fossé entre une indignation globale et l’absence de mécanismes concrets pour peser sur Israël. En l’absence d’un mandat clair du Conseil de sécurité – où les États-Unis disposent d’un droit de veto – aucune fédération sportive ne prendra seule l’initiative d’une exclusion.
En réalité, le scénario le plus probable n’est pas celui d’un bannissement officiel, mais d’une contestation diffuse : boycotts symboliques, manifestations autour des événements, pressions sur les sponsors. Chaque compétition où Israël sera représenté risque de devenir une arène parallèle du conflit. Le sport devient ainsi non pas l’outil d’une sanction institutionnelle, mais le vecteur d’une mobilisation populaire et médiatique, difficile à contenir pour les organisations sportives internationales resrant attachées à la neutralité.
Le dilemme du sport moderne : quand l’universalité sportive se heurte aux réalités géopolitiques
Cet épisode révèle combien le sport, au-delà de son terrain de jeu, peut devenir une caisse de résonance politique dans un conflit interétatique – en l’occurrence, le plus explosif et médiatisé d’entre eux, le conflit israélo-palestinien.
Deux logiques s’opposent désormais. D’un côté, le principe de neutralité et d’universalité du sport, défendu par les fédérations internationales, qui refusent de transformer leurs compétitions en instruments diplomatiques. De l’autre, la conviction qu’à partir d’un certain seuil d’atrocités, la communauté sportive a un devoir moral : celui de ne pas servir de vitrine à un État accusé de crimes de guerre et de violations massives des droits humains. Mais cette logique ferait du sport un juge politique à géométrie variable, appliquant des condamnations à plusieurs vitesses.
L’histoire l’a montré : le sport ne prend de sanctions que lorsqu’il existe un consensus international fort. C’est ce qui explique la différence entre Israël aujourd’hui et la Russie en 2022. En l’absence de sanctions économiques lourdes et d’un front diplomatique uni – notamment des puissances occidentales et des États-Unis –, un bannissement sportif d’Israël paraît improbable à court terme.
Pour autant, le sport n’échappe plus à la pression. Sa puissance médiatique – des compétitions suivies par des millions de spectateurs à travers le monde – et sa puissance symbolique – le maillot, le drapeau, l’hymne – en font un levier de contestation unique. Chaque apparition d’Israël, avec une équipe ou un athlète les représentant, que ce soit sur un vélo, un terrain de football ou une scène culturelle comme l’Eurovision, devient un moment de tension, un symbole disputé.
Le sport ne décidera sans doute pas de l’avenir du conflit israélo-palestinien. Mais il est désormais devenu un levier de pression incontournable, à la fois populaire et médiatique. Les prochaines échéances sportives et diplomatiques diront si la Vuelta 2025 restera une parenthèse ou le point de départ d’une nouvelle ère, où le maillot et le drapeau ne pourront plus jamais être dissociés.