Le Trophée des Champions 2025-2026 se tient pour la première fois au Koweït ce 8 janvier 2026, dans un classique où le Paris Saint-Germain affronte l’Olympique de Marseille. Cette délocalisation de ce match de prestige dans le Golfe persique répond à une stratégie d’ouverture internationale de la LFP vers de nouveaux publics et marchés économiques. Elle répond aussi à des impératifs financiers, liés à la fragilisation économique du football français suite à la crise des droits TV. Cette tendance, européenne, à l’exportation de ces “matchs de gala” soulève néanmoins la question du sens sportif de ces rencontres, organisées loin de leur public et de leur terrain naturel.
Un accord financier avantageux pour un football français en difficulté économique, au détriment des supporters
Le Koweït a proposé une offre difficile à refuser. Pour accueillir le match, il a versé 3,5 millions d’euros à la LFP, tout en prenant à sa charge l’ensemble des frais logistiques : déplacements, sécurité, hébergement haut de gamme, accueil des délégations. Dans un contexte où les clubs français doivent faire face à une baisse des droits TV domestiques et à une fiscalité désavantageuse par rapport à leurs concurrents européens, cette manne immédiate est plus que bienvenue. Elle permet à la LFP de financer un événement sans creuser ses dépenses, tout en assurant une exposition médiatique mondiale.

Le Koweït n’était pas le seul candidat. Oman avait initialement pris une longueur d’avance, et des pays comme l’Inde, le Kazakhstan ou la Côte d’Ivoire avaient également manifesté leur intérêt. Mais aucune de ces candidatures n’a pu égaler cette offre financière ni rassurer pleinement sur sa capacité organisationnelle. De son côté, le Koweït pouvait s’appuyer sur une expérience récente dans l’accueil d’événements régionaux majeurs, comme la Coupe du Golfe organisée en 2017 puis de nouveau en 2024. C’est cette combinaison entre crédibilité logistique et effort financier qui a fait la différence.
Ce choix s’inscrit dans une tendance initiée par la LFP depuis plus d’une décennie. Le Trophée des Champions est régulièrement organisé à l’étranger depuis 2009. Tanger en 2011 et 2017, Montréal en 2009 et 2015, Pékin en 2014, Shenzhen en 2018 et 2019, Tel-Aviv en 2021 et 2022, ou encore Doha en janvier 2025… Chaque édition a représenté une opportunité d’exporter la marque Ligue 1 tout en répondant à des enjeux économiques.

Si l’opération fait sens économiquement pour la Ligue 1, elle suscite en revanche des frustrations du côté des supporters. Cette délocalisation à 4 000 km prive en effet le Classique de l’un de ses ingrédients essentiels : les supporters des deux camps. Les tentatives de mobilisation de fans pour faire le déplacement ont échoué des deux côtés. En conséquence, aucun groupe d’ultras parisiens ou marseillais ne sera présent dans les tribunes, un fait inhabituel pour un choc PSG-OM, et il est peu probable que les 60 000 places du stade Jaber Al-Ahmad soient remplies.
Le Koweït : une place à part dans les stratégies politico-sportives des pays du Golfe
Le fait que le Koweït accueille ce Trophée des Champions s’inscrit dans un contexte plus large de diplomatie sportive régionale. Depuis une quinzaine d’années, les puissances du Golfe persique (le Qatar en pionnier, suivi, des Émirats arabes unis puis Bahreïn, Oman avant l’entrée fracassante de l’Arabie saoudite) investissent massivement dans le sport pour transformer leur image à l’international (soft power) et attirer des capitaux dans le cadre de leurs stratégies de diversification économique post-hydrocarbures. Le sport devient ainsi plus qu’un simple spectacle : c’est un levier d’influence culturelle, diplomatique et économique, au cœur de luttes d’image et de positionnement dans la région.
Dans ce jeu d’équilibres, le Koweït occupe une place à part. Plus petit en superficie, moins peuplé (environ 5 millions d’habitants) et doté d’un appareil économique moins diversifié que ses voisins, la pétromonarchie reste néanmoins l’un des pays les plus riches du monde par habitant grâce à ses réserves pétrolières. Longtemps en retrait sur la scène sportive internationale, notamment à la suite de l’invasion irakienne de 1990 qui a ralenti son développement, le Koweït dispose pourtant d’une histoire sportive précoce et structurée dans la région. Il fut l’un des premiers États du Golfe à participer à une Coupe du monde (en 1982) et à développer des instances sportives nationales et continentales dès les années 1970.

Depuis quelques années, il amorce un retour discret mais stratégique. Contrairement à ses voisins qui mènent des offensives massives dans le sport mondial, le Koweït privilégie des investissements ciblés. Outre le football, il s’est positionné sur l’organisation de la Coupe du Golfe (en 2017 et 2024), soutient activement le handball asiatique (discipline dans laquelle il est historiquement influent) et a récemment modernisé ses infrastructures sportives, comme le stade Jaber Al-Ahmad. Il participe également à certaines fédérations régionales ou continentales, sans pour autant chercher à concurrencer frontalement les géants du Golfe.
Accueillir une affiche comme PSG-OM relève donc d’un positionnement stratégique : affirmer sa capacité à organiser un événement de prestige, sur un format ponctuel mais visible, sans chercher à rivaliser en volume ou en ambition avec les mégaprojets saoudiens ou qataris. Là où Riyad multiplie les candidatures pour des Coupes du monde ou les Jeux asiatiques d’hiver de 2029, et où Doha capitalise sur son héritage post-Mondial, le Koweït joue une carte plus discrète, mais maîtrisée.
Une tendance européenne : les Supercoupes des championnats exportées au plus offrant des marchés asiatique ou nord-américain
Le cas de la France n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une tendance croissante dans les championnats majeurs européens : de plus en plus de Supercoupes nationales, à l’intérêt sportif de plus en plus limité, sont délocalisées vers les pays les plus offrants, avec la perspective de capter un nouveau marché, asiatique voire nord-américain, où la logique financière prime sur l’attachement aux stades historiques ou aux publics locaux.
En Espagne, la Supercoupe a profondément changé de format : à partir de 2019, elle est passée d’un simple match à un tournoi à quatre équipes, pensé pour être plus attractif commercialement. Elle est désormais organisée chaque année en Arabie saoudite, à Djeddah, dans le cadre d’un contrat signé avec la Fédération espagnole. Ce contrat, initialement prévu pour trois saisons, a été reconduit jusqu’en 2029 pour un montant estimé à 40 millions d’euros par an. En janvier 2026, la Supercopa y est organisée pour la cinquième fois consécutive, malgré les critiques de certains joueurs comme Iñaki Williams, qui a dénoncé « l’absurdité » de faire jouer son équipe aussi loin de ses supporters.

L’Italie suit une trajectoire similaire. La Serie A a conclu un contrat avec l’Arabie saoudite pour l’organisation de sa Supercoppa jusqu’en 2029, pour un montant global d’environ 138 millions d’euros. Le format a également évolué vers un Final Four dès 2024, avec une première édition à Riyad. Bien que l’Italie ait déjà expérimenté l’exportation de sa Supercoupe depuis les années 1990 (avec des éditions à Washington, Tripoli, Pékin ou Doha), l’accord avec l’Arabie saoudite officialise une stratégie durable de monétisation à l’étranger, avec des recettes bien plus importantes que celles générées sur le sol italien.
Ces délocalisations, bien qu’attrayantes pour les fédérations ou clubs aux finances fragiles, interrogent sur le sens même de ces compétitions. L’Inter de Milan a touché 8 millions d’euros pour sa victoire en Supercoppa 2024 ; la Fédération espagnole engrange plusieurs dizaines de millions chaque année. Pour les instances, l’équation est simple : pourquoi refuser des offres aussi généreuses, surtout dans un football européen qui peine à équilibrer ses comptes ? Pourtant, cette financiarisation accélérée ne risque-t-elle pas de fragiliser à terme l’essence même du football, et l’authenticité de ses grandes rencontres ?
Le Trophée des Champions au Koweït : symptôme d’un football de plus en plus mondialisé et commercialisé
En choisissant le Koweït pour son Trophée des Champions, la Ligue 1 s’inscrit pleinement dans ce mouvement de mondialisation des compétitions. Les matchs de prestige deviennent des produits itinérants, offerts au plus offrant, au gré des stratégies commerciales et diplomatiques. Si cela permet de faire rayonner la marque Ligue 1 à l’international et de générer des revenus bienvenus, cela soulève aussi des questions fondamentales sur le lien entre les clubs et leurs publics.

Ce PSG-OM délocalisé à Koweït City illustre ce football qui change de géographie, au rythme des deals et des transferts de visibilité. Entre passion populaire, rivalités enracinées et stratégie financière assumée, ce Classique hors-sol symbolise l’évolution d’un football mondialisé, où le terrain n’est plus le seul espace de jeu, mais un outil parmi d’autres dans une stratégie globale de marché et de puissance.
Article rédigé par Kévin Veyssière