Pourquoi les Jeux olympiques d’hiver sont un évènement géopolitique ?

Les Jeux olympiques, été comme hiver, sont bien plus qu’un rendez-vous sportif. Chaque édition estivale réunit jusqu’à 3 milliards de téléspectateurs, et même les JO d’hiver, pourtant plus confidentiels, attirent encore plus de 2 milliards de personnes à travers le monde. À cette puissance médiatique s’ajoute une charge symbolique forte : l’olympisme, censé incarner l’universalité et la paix, devient souvent le théâtre discret ou manifeste des rapports de force internationaux. Voyons pourquoi.

De la Guerre froide aux tensions Chine – Etats-Unis : les JEUX d’Hiver aux premières loges

Dès leur création en 1924 à Chamonix, les Jeux d’hiver apparaissent comme une extension saisonnière de l’idéal coubertinien. Mais rapidement, ils deviennent un outil politique, notamment durant la guerre froide. À partir des années 1950, URSS et États-Unis y projettent leur rivalité. Chaque camp cherche à dominer le tableau des médailles pour illustrer la supériorité de son modèle.

Ce bras de fer culmine en 1980 avec le « Miracle sur glace » de Lake Placid, où une équipe américaine amateur terrasse l’URSS en hockey, dans une rencontre devenue hautement symbolique. Les boycotts de Moscou 1980 et Los Angeles 1984, les victoires contestées, les cérémonies instrumentalisées : les JO deviennent alors une vitrine diplomatique, un espace de propagande, voire un prolongement des guerres idéologiques.

Après la chute du mur, la géopolitique olympique ne disparaît pas. Elle change de visage. En 2014, la Russie de Poutine fait de Sotchi une démonstration de puissance à 50 milliards de dollars, censée réaffirmer son rang sur la scène mondiale. Mais ce triomphe apparent se fissure rapidement : le scandale de dopage d’État révélé dans la foulée entache durablement l’image du pays et le prive d’une participation officielle aux éditions suivantes. En 2022 encore, les tensions internationales s’invitent sur la neige de Pékin. Plusieurs délégations occidentales boycottent la cérémonie d’ouverture en raison du traitement des Ouïghours, dans un contexte de rivalité sino-américaine de plus en plus ouverte.

Autrement dit, les Jeux d’hiver n’ont jamais été un simple spectacle de glisse. Ils reflètent, à leur manière, les grands déséquilibres du monde. Et l’édition de Milan-Cortina 2026 ne fera pas exception.

Milan-Cortina 2026 : des Jeux révélateurs des tensions géopolitiques INTERNATIONALES

L’édition 2026 des JO d’hiver s’inscrit dans un contexte géopolitique particulièrement tendu. Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, la Russie et la Biélorussie ont été mises au ban du mouvement olympique. En octobre 2023, le CIO a suspendu le Comité olympique russe, réagissant à l’intégration par Moscou des instances sportives de régions ukrainiennes annexées – Donetsk, Louhansk, Kherson, Zaporijjia – jusque-là affiliées au CNO ukrainien. Cette décision a acté une rupture avec le statu quo de Pékin 2022, où les athlètes russes avaient encore pu concourir sous la bannière ROC, prétendument neutre.

À Milan-Cortina, seuls quelques athlètes russes ou biélorusses pourront participer sous le statut d’Athlètes Individuels Neutres (AIN), à condition de prouver leur indépendance vis-à-vis de l’armée et de n’avoir exprimé aucun soutien public à l’invasion. Ils n’auront ni drapeau, ni hymne, ni place lors des cérémonies. Le CIO tente ainsi de concilier valeurs éthiques et principe d’universalité.

Mais cette position intermédiaire reste intenable pour le CIO : pourquoi sanctionner la Russie et pas d’autres pays impliqués dans des conflits armés ? En voulant rester politiquement neutre, l’institution se retrouve malgré elle plongée dans des arbitrages diplomatiques.

Autre sujet polémique : la sécurité. Début 2026, la presse italienne révèle la présence annoncée d’agents de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), une agence américaine controversée, dans le dispositif de protection de la délégation des États-Unis.

Ce choix, confirmé dans un climat marqué par le retour offensif de la doctrine Trump et les violences policières sur le sol américain, provoque une levée de boucliers. Le maire de Milan, Giuseppe Sala, s’insurge contre la présence de ce qu’il appelle une « milice étrangère », symbole d’une politique migratoire agressive qu’une partie de la population italienne rejette.

Le gouvernement tente d’éteindre l’incendie en précisant que les agents ICE concernés relèvent de la branche HSI (renseignement), sans aucune prérogative policière sur le sol italien. Mais l’affaire illustre à quel point la sécurité olympique, loin d’être purement technique, devient un enjeu géopolitique à part entière, entre souveraineté nationale, alliances bilatérales et perception des forces étrangères.

Les JO d’hiver, nouvel outil d’influence des « puissances non enneigées » ?

L’attrait pour les Jeux d’hiver dépasse désormais les frontières des pays alpins ou nordiques. Des États sans tradition hivernale (on pense naturellement à la Jamaïque) mais aux ambitions sportives ou diplomatiques affirmées, cherchent à s’y faire une place, en tant que participants voir comme hôtes.

L’Arabie saoudite en a été l’exemple le plus spectaculaire : en 2022, le royaume obtenait l’organisation des Jeux asiatiques d’hiver 2029 à Trojena, future station de ski nichée dans le mégaprojet NEOM, en plein désert. L’objectif était ainsi de s’imposer comme acteur sportif global, défier les contraintes climatiques grâce à la technologie, et stimuler un nouvel imaginaire national autour de la montagne. Mais début 2026, Riyad annonce son retrait, officiellement pour « laisser plus de temps à l’émergence d’une culture hivernale ». En réalité, ce recul marque un coup d’arrêt dans l’ambitieux plan Vision 2030 de Mohamed Ben Salmane, confrontée aux limites logistiques du projet.

D’autres États poursuivent cette conquête hivernale. Les Émirats arabes unis s’apprêtent à faire leurs débuts aux JO de Milan-Cortina 2026, avec deux skieurs formés sur piste artificielle à Ski Dubaï. Pour les autorités sportives émiraties, cette participation reflète une volonté d’être présents sur tous les terrains du sport mondial, même les moins évidents, comme l’hiver. Cette logique n’est pas sans rappeler celle du Qatar avec la Coupe du monde de football 2022 : investir des sports où on ne les attend pas pour renforcer son soft power, diversifier son économie et affirmer son rang.

Au-delà de la performance sportive, il s’agit d’entrer dans un cercle restreint de puissances capables de maîtriser l’ensemble du spectre sportif international, y compris les disciplines les plus techniques, les plus exclusives, voire les plus climatiquement improbables.

Les JO d’Hiver bientôt face à leurs limites climatiques ?

Alors que de nouveaux États souhaitent intégrer la carte olympique hivernale, les Jeux d’hiver sont de plus en plus fragilisés par des contraintes écologiques et financières croissantes, y compris dans leurs bastions historiques. Le réchauffement climatique rend l’enneigement naturel incertain, même dans les Alpes. Milan-Cortina 2026 s’y prépare : à l’hiver 2025-2026, des températures anormalement douces ont imposé un recours anticipé et massif à la neige artificielle. Or, cette neige de culture, très gourmande en eau et en énergie, soulève des critiques environnementales, amplifiées par les débats autour du projet « Alpes 2030 » en France.

Sur le plan économique, la situation n’est guère plus soutenable. Depuis 2010, le déficit moyen d’une édition hivernale dépasse 4,7 milliards de dollars. Des infrastructures spécifiques, souvent sous-utilisées ensuite (pistes de bobsleigh, tremplins, patinoires), pèsent lourd dans les budgets publics. Résultat : de plus en plus de villes renoncent à leur candidature, sous la pression citoyenne ou faute de rentabilité.

Conscient de cette impasse, le CIO explore d’autres formats. L’Agenda 2020 autorise désormais des Jeux répartis sur plusieurs régions ou pays, en mutualisant des équipements déjà existants. Une étude du cabinet Circle Strategy propose même de limiter les JO d’hiver à une rotation entre cinq sites permanents, ce qui réduirait de 72 % les coûts de construction et de moitié les émissions carbone. Autre option évoquée : fragmenter les épreuves selon leur adéquation géographique (par exemple, le bobsleigh en Allemagne, le ski en Suisse, le patinage en Scandinavie).

Enfin, la contrainte climatique se matérialise de plus en plus. Une étude de l’Université de Waterloo, commandée par le CIO, montre qu’à l’horizon 2080, seuls 30 sites historiques resteraient compatibles avec l’organisation de Jeux d’hiver, contre une cinquantaine aujourd’hui. « La géographie des JO d’hiver est en train d’être redessinée par le réchauffement », prévient le chercheur Daniel Scott. En somme, la carte olympique hivernale risque de se contracter drastiquement, au profit de quelques enclaves nordiques ou ultra-équipées.

Les Jeux olympiques d’hiver sont aujourd’hui pris entre deux forces contradictoires. D’un côté, l’idéal olympique pousse à l’inclusion de nations toujours plus diverses, y compris issues des pays dits tropicaux ou désertiques. De l’autre, la crise climatique et les contraintes budgétaires imposent un retour brutal au réel : seuls quelques territoires froids, riches et équipés semblent encore en mesure d’accueillir durablement les Jeux.

Peut-on continuer à faire des JO d’hiver une scène mondiale si la scène elle-même se rétrécit ? L’avenir du mouvement olympique dépendra de sa capacité à réinventer ce format, entre utopie de la neige universelle et lucidité environnementale. Les Jeux d’hiver, en somme, devront choisir s’ils veulent devenir un miroir du monde… ou, compte tenu du réchauffement climatique, redevenir le privilège d’un petit cercle.

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