Milan-Cortina 2026 n’a pas seulement sacré des champions, ces Jeux d’hiver ont aussi révélé les fractures d’un monde en tension : guerre en Ukraine, neutralité contestée, rivalités de puissances, contraintes climatiques et économiques. Derrière la compétition, ces Jeux ont offert une lecture géopolitique du monde actuel. Voyons pourquoi.
« Nous comprenons la politique et nous savons que nous ne fonctionnons pas en vase clos. Mais notre terrain de jeu, c’est le sport. C’est un espace où chaque athlète peut concourir librement, sans être entravé par la politique ou les divisions de leurs gouvernements », déclarait Kirsty Coventry, présidente du Comité international olympique, à quelques jours de l’ouverture des Jeux de Milan-Cortina 2026.
Cette déclaration résume à elle seule la tension qui traverse l’olympisme, notamment depuis la guerre menée par la Russie en Ukraine et les sanctions associées : préserver l’utopie sportive des olympiades face à la réalité politique des relations internationales, dans un monde de plus en plus fragmenté où le droit international n’est plus la norme.
Pourquoi les Jeux olympiques d’Hiver, bien que moins universels, sont-ils encore politiqueS ?
Car les Jeux olympiques ne sont et n’ont jamais été qu’un simple rendez-vous sportif. Ils ne réunissent pas uniquement des athlètes sur une ligne de départ ou un podium. Ils mettent en scène des délégations nationales, des drapeaux, des hymnes, autrement dit, des symboles politiques. Chaque délégation agit, de fait, comme une forme d’ambassadeur de son pays. Et dès lors que des entités nationales se rencontrent dans une compétition mondiale, l’événement dépasse le cadre sportif pour entrer dans celui du politique.

Les Jeux d’hiver mobilisent certes moins de nations que les Jeux d’été. Milan-Cortina 2026 a rassemblé 93 délégations et vu 30 pays monter sur le podium, quand Paris 2024 comptait 206 délégations et 92 nations médaillées. L’écart est significatif. Les sports d’hiver restent concentrés autour des pays occidentaux, disposant d’un climat et d’une tradition sportive pour les sports d’hiver, d’infrastructures (coûteuses) et d’un modèle sportif structuré.
Pourtant, avec près d’un milliard de téléspectateurs cumulés à chaque édition, les Jeux d’hiver demeurent l’un des trois plus grands événements sportifs mondiaux. Leur portée médiatique leur confère un poids symbolique considérable.
Plus restreints géographiquement, mais loin d’être marginaux, les Jeux d’hiver constituent ainsi une grille de lecture pertinente pour comprendre certaines dynamiques contemporaines ainsi que les rapports de force, tout en mettant en lumière pourquoi le sport aujourd’hui est un outil politique.
Russie exclue, ICE contesté, affaire Heraskevych : l’olympisme peut-il rester politiquement neutre?
Le contexte de Milan-Cortina 2026 était tout d’abord tout sauf neutre. Depuis le 22 février 2022 et le déclenchement de l’invasion russe de l’Ukraine, le mouvement olympique évolue sous contrainte géopolitique. Dans la continuité des décisions prises avant Paris 2024, le CIO a maintenu l’exclusion de la Russie et de la Biélorussie. Cette position s’est renforcée lorsque le Comité olympique russe a intégré en son sein quatre régions ukrainiennes annexées en contradiction directe avec la Charte olympique.

Toutefois, certains athlètes ont été autorisés à concourir à titre individuel, sous bannière neutre stricte, à condition de remplir plusieurs critères : absence de soutien public à la guerre, absence de lien avec les forces armées russes ou biélorusses, et aucun antécédent lié au système de dopage d’État russe. À Milan-Cortina, ils ne furent que treize à satisfaire ces exigences.
À ce contexte s’est ajouté une polémique autour de la sécurité. La présence annoncée d’agents américains liés à l’ICE dans le dispositif d’accompagnement de la délégation des États-Unis a suscité des réactions en Italie. Certains athlètes américains ont eux-mêmes pris publiquement position sur les réseaux sociaux, dénonçant l’image renvoyée par cette agence, alors au cœur de controverses aux États-Unis après plusieurs affaires et meurtres survenues récemment.

Mais c’est surtout le cas du skeletoneur ukrainien Vladyslav Heraskevych qui a cristallisé les tensions. Déjà engagé publiquement depuis le début de la guerre, l’athlète a souhaité utiliser la visibilité mondiale des Jeux pour rendre hommage à des proches et compatriotes tombés au front en portant un casque leur rendant hommage. « Je ne peux pas faire comme si rien ne se passait », expliquait-il, estimant que le silence équivaudrait à une forme d’effacement.
Le CIO, soucieux de préserver la neutralité du terrain de jeu, lui a proposé une alternative symbolique (notamment le port d’un brassard noir) afin d’éviter toute inscription explicite liée au conflit dans une compétition officielle. Mais l’Ukrainien souhaitait un message plus direct, à la hauteur, selon lui, de la caisse de résonance que représentent les Jeux olympiques.

Pris en étau entre l’expression d’un hommage individuel et la crainte d’ouvrir une nouvelle « boîte de Pandore », le CIO a opté pour une ligne restrictive. L’institution redoutait une escalade : revendications liées à d’autres conflits, messages liés au conflit entre Israël et Gaza, sur l’Iran, sur les tensions migratoires américaines… En cherchant à protéger l’universalité olympique, elle s’est retrouvée accusée de rigidité, voire d’indifférence.
Le contraste est d’autant plus frappant que, deux semaines après Milan-Cortina, le Comité international paralympique autorisera les athlètes russes et biélorusses à concourir sous leur drapeau national. Une décision qui rebat les cartes et pose une question sensible : s’agit-il d’une première étape vers une réintégration progressive ?
Mais que se passera-t-il si certaines délégations, à commencer par l’Ukraine, envisagent un boycott total ? Les instances sportives se retrouvent confrontées à la real politik : pourquoi sanctionner certains États et pas d’autres engagés dans des conflits armés ? Le modèle olympique fondé sur l’universalité se heurte à la réalité d’un monde fragmenté et préserver une certaine « neutralité » des Jeux n’a jamais été aussi complexe.
hiérarchie des puissances et des jeux loin d’être universel : que révèle le tableau des médailles ?
Au-delà des cas purement politiques, une autre grille de lecture, sportive cette fois, peut nous permettre de mieux comprendre l’état du monde : celle du tableau des médailles.
Depuis la guerre froide, le classement olympique n’est jamais un simple indicateur sportif. Il a longtemps été un outil de comparaison politique. Dans les années post 1945, l’URSS et les États-Unis se livraient une bataille symbolique pour la première place, chaque médaille devenant une démonstration de supériorité de leur système dans la Guerre froide. Au XXIe siècle, la rivalité sino-américaine entre les deux superpuissances prolonge cette logique, même si elle est moins marquée dans les Jeux d’hiver que dans les Jeux d’été.
Le tableau des médailles ne mesure pas la « puissance » d’un État au sens strict. Mais il révèle une capacité organisationnelle : investissement public, structuration fédérale, recherche scientifique, détection des talents, culture sportive. Autrement dit, une forme d’ingénierie de la performance. Être durablement dans le top 10 n’est pas anodin pour des nations qui projettent aussi leur image à travers le sport.

🇳🇴Pour les Jeux d’Hiver, la Norvège en est l’exemple le plus abouti. Pour la quatrième édition consécutive depuis les JO de Sotchi 2014, elle termine en tête du classement. Avec seulement 5,5 millions d’habitants, le pays domine largement les sports d’hiver. Cette régularité n’est pas le fruit du hasard : intégration du sport dans le système éducatif, valorisation sociale des disciplines nordiques, encadrement scientifique avancé, stabilité institutionnelle. La performance individuelle de Johannes Klæbo, avec six médailles d’or, valorise ce cadre national.
🇺🇸🇨🇦🇩🇪Derrière la Norvège, les hiérarchies restent relativement familières, même si l’absence comptable de la Russie a redistribué certaines cartes. Les États-Unis et le Canada confirment leur solidité, portés par des systèmes universitaires et professionnels robustes. L’Allemagne demeure un pilier des sports de glace et des disciplines techniques, preuve de la continuité de son modèle hérité en partie de la RDA modernisé depuis la réunification.
🇳🇱 Les Pays-Bas, pourtant dépourvus de relief montagneux et d’enneigement naturel significatif, impressionnent avec leur 3e place grâce à leur domination en patinage de vitesse, discipline où ils concentrent l’essentiel de leurs médailles, preuve qu’un modèle hyper-spécialisé peut compenser les contraintes géographiques.
🇨🇳🇯🇵🇰🇷La Chine poursuit, elle, une stratégie d’investissement ciblé. Moins dominante qu’à Pékin 2022, elle consolide néanmoins sa présence dans plusieurs disciplines, traduisant une volonté politique claire de rester une puissance sportive globale et de s’inscrire durablement dans le tableau des médailles des JO d’Hiver, aux côtés d’autres puissances et de ses rivaux asiatiques que sont le Japon et la Corée.
🇮🇹 L’Italie, pays hôte, a bénéficié de l’effet « home advantage » et progresse nettement avec 30 médailles. Au-delà de l’effet terrain, cette performance reflète un effort de structuration engagé en amont des Jeux, notamment dans les sports alpins et les disciplines de glace pour ainsi être médaillé dans plusieurs disciplines.
🇫🇷 La France, elle, signe un record historique avec 23 médailles. La dynamique repose largement sur un biathlon exceptionnel avec 13 médailles, devenu l’un des piliers des sports d’hiver français. Malgré des contre-performances en ski alpin, snowboard ou skicross, l’ensemble traduit une progression structurelle. La France figure parmi les nations ayant le plus progressé, derrière l’Italie et devant le Japon. Ce qui est de bon augure à l’approche des Alpes 2030.

Pour autant, l’ouverture géographique demeure limitée. Certes, le Bénin, les Émirats arabes unis ou la Guinée-Bissau participaient à leurs premiers Jeux, signe d’une volonté d’élargissement universel. La Jamaïque 🇯🇲, devenue emblématique depuis l’épopée de Calgary 1988 et popularisée par Rasta Rockett, incarne toujours cette présence atypique de nations sans tradition hivernale.
Mais la réalité statistique rappelle les équilibres structurels : sur les 93 délégations présentes à Milan-Cortina, seules une trentaine sont montées sur le podium, et une quinzaine de nations concentrent l’essentiel des médailles.
🇧🇷 Le Brésil fait figure d’exception avec la médaille d’or en ski alpin de Lucas Pinheiro Braathen. Mais son parcours nuance immédiatement l’idée d’un basculement. Né en Norvège, en rupture avec sa fédération d’origine, il a choisi de représenter le pays de sa mère. Sa victoire relève davantage d’une trajectoire individuelle que d’une stratégie nationale tournée vers le sport.
Pourquoi Milan-Cortina 2026 est-il révélateur des tensions climatiques et budgétaires du modèle hivernal olympique ?
Si le tableau des médailles met en lumière une universalité relative dans la performance, il renvoie à une interrogation plus structurelle : les Jeux d’hiver sont-ils encore soutenables dans leur format actuel ?
L’organisation des Jeux d’hiver restent liés à des facteurs objectifs : un environnement climatique stable, des infrastructures techniques lourdes (pistes de bobsleigh, tremplins, anneaux de glace) et des investissements publics importants. Ces exigences restreignent mécaniquement le nombre de territoires capables de se porter candidats.
L’universalité olympique se heurte ici à des contraintes physiques et budgétaires de plus en plus visibles, dans un contexte où le réchauffement climatique et la pression financière pèsent davantage sur les choix publics. La tentative avortée de l’Arabie saoudite d’organiser les Jeux asiatiques d’hiver en 2029 illustre d’ailleurs la difficulté d’élargir réellement la carte hivernale.

Milan-Cortina 2026 s’inscrit pleinement dans cette problématique. Si la candidature italienne l’a emporté face à Stockholm-Åre, l’attribution révélait déjà un cercle de prétendants restreint. Plus largement, la dynamique récente des candidatures montre un désengagement progressif de territoires réticents à assumer les coûts économiques, environnementaux et politiques d’un tel événement.
Pour répondre à ces contraintes, l’Italie a opté pour un modèle disséminé, réparti sur plusieurs régions et plusieurs « clusters » sportifs. L’objectif est double : limiter la construction d’infrastructures nouvelles afin d’éviter les « éléphants blancs », comme certaines installations héritées de Turin 2006, et réduire l’empreinte environnementale en réutilisant des sites existants, dans l’esprit de l’Agenda 2020+ du CIO.

Ce choix n’est toutefois pas sans contrepartie. La dispersion des sites, de Milan à Cortina, en passant par Bormio, complexifie la logistique, fragmente l’expérience des spectateurs et interroge l’intensité populaire sur place. Si les audiences télévisées demeurent solides, l’équilibre entre viabilité économique et cohérence événementielle reste le principal défi du CIO pour pérenniser ces Jeux d’hiver.
Alpes 2030 : la France est-elle prête à tenir son rang en tant que puissance organisatrice ?
Cette réflexion se prolonge naturellement à l’approche des Alpes françaises 2030. La candidature tricolore est restée seule en lice face aux fragilités des dossiers suisse et suédois, confirmant qu’il devient difficile, même pour des nations historiquement liées aux sports d’hiver, de présenter un projet économiquement et politiquement tenable aux yeux du CIO.
Alpes 2030 avance pourtant dans un contexte institutionnel délicat. Les tensions de gouvernance au sein du COJOP, les débats politiques entre régions et les démissions successives ont donné l’image d’un projet encore en quête de stabilité. Christophe Dubi, directeur exécutif des Jeux olympiques au CIO, a rappelé que le projet conservait la confiance de l’institution tout en restant sous surveillance : « Nous n’organisons pas les Jeux. En revanche, nous accompagnons, nous soutenons, nous guidons (…) mais oui, nous serons très présents. » Derrière cette formule se lit une vigilance accrue.

Faut-il pour autant s’alarmer ? À quatre ans de l’échéance, la France dispose encore d’un temps conséquent pour stabiliser son organisation. Surtout, l’héritage logistique, institutionnel et humain de Paris 2024 constitue un atout non négligeable. Les savoir-faire accumulés, les réseaux administratifs rodés et l’expérience acquise dans la gestion d’un événement mondial offrent une base solide. L’enjeu immédiat n’est donc pas tant la capacité à organiser — elle existe — que la capacité à clarifier la gouvernance et à restaurer une dynamique politique cohérente.
Car le véritable sujet dépasse le seul cas français.
Les Jeux d’hiver peinent aujourd’hui à séduire des territoires confrontés à la contrainte budgétaire, aux exigences environnementales et à l’incertitude climatique. Rotation de sites, mutualisation internationale, adaptation du programme sportif : plusieurs pistes circulent. La question centrale demeure : comment préserver la pérennité des Jeux d’hiver dans un monde où les sites naturellement compatibles se réduisent et où l’acceptabilité politique diminue ?
Cette interrogation rejoint celle de l’universalité évoquée plus haut. Faut-il élargir le spectre des disciplines pour attirer davantage de nations — certains évoquent par exemple le cyclo-cross — adapter certaines épreuves à d’autres environnements, ou accepter que les Jeux d’hiver demeurent structurellement concentrés autour d’un nombre limité d’États capables d’en supporter le coût ?
À court terme, les Jeux d’hiver ne sont pas menacés. Ils restent un événement symbolique et médiatique majeur, solidement ancré dans le calendrier sportif mondial. Mais ils se trouvent à un tournant. Entre tensions géopolitiques, contraintes climatiques et pressions budgétaires nationales, leur évolution dira beaucoup de la capacité du mouvement olympique à s’adapter aux transformations du monde contemporain et à notre monde de lutter contre le réchauffement climatique.
Et c’est précisément pour cela que les Jeux olympiques d’hiver continuent d’être bien plus qu’une compétition : ils demeurent un révélateur des équilibres et des fragilités du monde.
Article rédigé par Kévin Veyssière
Fondateur du média FC Geopolitics
Les sources sont intégrées dans les liens URL des articles et citations.
Pour aller plus loin :
IRIS – Les Jeux olympiques et paralympiques d’hiver à l’épreuve de la durabilité
