Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont mené des frappes militaires en Iran. Plusieurs hauts responsables du régime ont été tués, dont le guide suprême Ali Khamenei. L’Iran a riposté par des tirs de missiles et de drones. Le conflit est désormais ouvert.
Or, dans trois mois, la Coupe du monde 2026 débute, et une partie des matchs se joueront sur le sol américain. L’Iran, lui, est déjà qualifié sportivement.
Dans ce contexte inédit, trois questions se posent :
- La FIFA peut-elle maintenir l’organisation dans un tel cadre ?
- L’Iran viendra-t-il jouer dans un pays qu’il considère désormais comme belligérant ?
- Et en cas de retrait, existe-t-il des précédents en Coupe du monde et qui pourrait remplacer l’Iran ?
Décryptage.

1) La FIFA peut-elle retirer la Coupe du monde aux États-Unis ?
L’attaque menée par les États-Unis (et Israël) contre l’Iran, en dehors de tout mandat onusien explicite, invite immédiatement à un parallèle : la Russie en 2022.
Lorsque Moscou envahit l’Ukraine, la FIFA et l’UEFA excluent et suspendent les équipes et les clubs russes. Mais cette décision intervient dans un contexte d’isolement diplomatique massif, de sanctions économiques coordonnées par les puissances occidentales, et d’une pression politique forte exercée ensuite sur les grandes organisations sportives (CIO, FIFA).
Autrement dit : la sanction sportive n’a pas précédé le rapport de force géopolitique. Elle en a été la conséquence.
La situation États-Unis / Israël vs Iran est différente à plusieurs titres.
D’abord, il ne s’agit pas (à ce stade) d’une invasion et d’une occupation du territoire iranien. Ensuite, et surtout, il n’existe pas de front international large exigeant une sanction contre Washington.
L’ONU ne semble pas en position d’imposer une dynamique contraignante : les États-Unis sont membre permanent du Conseil de sécurité avec droit de veto. Quant aux puissances européennes, souvent présentées comme les derniers défenseurs d’un certain multilatéralisme juridique, elles n’ont pas adopté de posture de rupture. Les déclarations récentes de Paris, Berlin et Londres évoquent plutôt des “mesures défensives” face aux capacités militaires iraniennes qu’une condamnation frontale des frappes américaines.
Dans ce contexte, la FIFA ne prendra pas seule une décision aussi lourde que le retrait d’une Coupe du monde à trois mois de son ouverture.
Les rares précédents comparables, comme l’exclusion de la Yougoslavie en 1992 de l’Euro et des Jeux olympiques suite aux sanctions de l’ONU suite à l’attaque de la Bosnie ou l’exclusion de la Russie des qualifications pour le Coupe du monde 2022, s’inscrivaient dans un cadre de sanctions internationales communes. Là encore, le sport suivait une décision politique collective.

Un autre élément pèse dans l’équation : la relation assumée entre Gianni Infantino et Donald Trump. Les deux hommes ont multiplié les apparitions communes ces derniers mois, et le président américain a récemment reçu un “Prix de la Paix FIFA” lors d’un événement lié au Mondial 2026. Sans surinterprétation, ce contexte rend encore moins crédible l’hypothèse d’une rupture unilatérale de la part de la FIFA.
Sans coalition internationale structurée, il est donc très improbable que la FIFA s’érige en arbitre autonome d’une intervention militaire.
L’hypothèse d’un retrait de l’organisation aux États-Unis apparaît donc extrêmement improbable.
2) L’Iran participera-t-il à une Coupe du monde organisée par les Etats-Unis, pays belligérant au conflit ?
À ce stade, la réponse demeure floue. Selon le journal espagnol Marca, le président de la Fédération iranienne, Mehdi Taj, a reconnu à la télévision d’État que la participation de l’Iran à la Coupe du monde 2026 était désormais incertaine après les frappes américaines. Il aurait estimé qu’il serait difficile “d’envisager sereinement” la compétition dans le contexte actuel, tout en renvoyant la décision aux responsables sportifs.
L’histoire des grandes compétitions internationales l’a montré : lorsque les tensions géopolitiques atteignent un certain seuil, le sport suit. Les boycotts olympiques de 1980 (Moscou) et 1984 (Los Angeles) en sont l’illustration la plus claire.
Dans le cas de l’Iran, le pays ne se trouve pas seulement confronté à une guerre classique puisque son régime politique a perdu ses principales têtes pensantes. La question n’est donc pas uniquement celle d’un conflit extérieur mais celle de savoir qui sera à la tête de l’Iran d’ici juin prochain.
C’est ce paramètre qui déterminera la présence, ou l’absence, de la sélection iranienne sur les pelouses américaines.
- Premier scénario si la théocratie se maintient et le conflit perdure
Si le régime actuel parvient à se recomposer malgré l’élimination de plusieurs de ses figures centrales, et si les hostilités avec Washington et Tel-Aviv se poursuivent, la participation à une compétition organisée en grande partie aux États-Unis deviendra un sujet hautement sensible.
Envoyer une délégation nationale, qui joue un rôle d’ambassadeur dans la plus grande compétition de football, jouer sur le sol d’un État considéré comme agresseur poserait un problème de cohérence politique interne. Le pouvoir pourrait être accusé de faiblesse, voire de normalisation implicite.
La pression pourrait alors venir directement des autorités politiques sur la Fédération. En Iran, les fédérations sportives ne sont pas indépendantes du pouvoir. Elles évoluent dans un cadre étroitement lié à l’État. Si la ligne politique est le refus, la décision sportive suivra.
Dans cette hypothèse, un retrait volontaire deviendrait plausible.
- Deuxième scénario s’il y a changement de régime
La disparition des principales têtes de la théocratie ouvre aussi la possibilité d’une recomposition du pouvoir. Si une nouvelle direction politique (choisie par le peuple ou imposée par des puissances extérieures ?) cherchait à sortir de l’isolement international, la participation au Mondial pourrait être utilisée comme un signal de normalisation. La Coupe du monde deviendrait alors un outil diplomatique plutôt qu’un point de rupture.
Un pouvoir en transition pourrait estimer que se retirer reviendrait à s’auto-exclure davantage du système international. Dans cette configuration, la sélection iranienne participerait, mais sous tension.
- Troisième scénario si désescalade progressive du conflit
Un troisième élément à prendre en compte : le facteur temps. Le Mondial débute le 11 juin 2026. Quatre mois peuvent produire des retournements majeurs.
Un cessez-le-feu, une médiation régionale ou un gel du conflit pourraient atténuer la dimension symbolique de la participation iranienne. Sans normalisation complète, la logique sportive pourrait reprendre le dessus.
L’Iran a déjà participé à des compétitions organisées par des États avec lesquels les relations diplomatiques étaient rompues. L’absence de relations formelles ne signifie pas automatiquement boycott sportif.
Visas, sécurité, joueurs : les variables sécuritaires humaines
Même si la participation de l’Iran était officiellement confirmée, plusieurs obstacles concrets subsisteraient.
Le premier est diplomatique et administratif : les États-Unis devraient accorder des visas à une délégation officielle iranienne dans un contexte de guerre ouverte. Juridiquement, un pays hôte d’une Coupe du monde s’engage à garantir l’accès au territoire aux équipes qualifiées. Mais en période de conflit armé, la question dépasse le simple cadre contractuel entre la FIFA et l’État organisateur.
Des garanties sécuritaires exceptionnelles seraient nécessaires, tant pour la délégation iranienne que pour l’encadrement américain. La FIFA devrait jouer un rôle d’intermédiaire diplomatique discret afin d’éviter que la compétition ne devienne un incident sécuritaire majeur.
Mais au-delà des États, il y a les joueurs.
L’équipe nationale iranienne a déjà démontré en 2022, lors de la Coupe du monde au Qatar, qu’elle pouvait devenir un acteur politique involontaire. Les joueurs avaient choisi de ne pas chanter l’hymne national lors de leur premier match, dans un geste interprété comme un soutien implicite aux manifestants du mouvement “Femme, Vie, Liberté” après la mort de Mahsa Amini.
Certains d’entre eux, comme Sardar Azmoun ou Ehsan Hajsafi, avaient publiquement exprimé des positions nuancées, parfois critiques vis-à-vis de la situation interne, tout en évitant une confrontation directe avec le régime.
Il n’existe pas aujourd’hui de figure majeure de la sélection ouvertement identifiée comme soutien assumé du régime théocratique au sens politique militant. Mais cela ne signifie pas que l’équipe soit homogène idéologiquement. Comme souvent, elle reflète les tensions d’une société traversée par des lignes de fracture.
Dans le contexte actuel, la situation pourrait être radicalement différente de 2022. Si la théocratie se maintient dans un climat de guerre, les joueurs pourraient être soumis à une pression accrue pour afficher une loyauté nationale forte. À l’inverse, certains pourraient refuser de se déplacer sur le sol américain, soit pour des raisons de sécurité, soit par opposition au conflit.
Ainsi, même dans l’hypothèse d’une participation actée sur le papier, l’attitude de la sélection iranienne sera à analyser.
3) En cas de retrait de la sélection iranienne à la Coupe du monde, qui la remplacerait ?
Les retraits volontaires en phase finale de Coupe du monde sont extrêmement rares dans l’histoire moderne. On a connu des boycotts politiques (notamment aux JO en 1976, 1980 et 1984), et surtout des exclusions décidées par les instances sportives (comme la Yougoslavie pour les JO et l’Euro 1992 ou la Russie pour les qualifications au Mondial 2022).
Mais le cas d’un pays qualifié qui déciderait, de son propre chef, de se retirer à quelques mois du tournoi pour des raisons géopolitiques serait presque inédit à ce stade avancé de l’organisation.
Le règlement de la FIFA ne détaille pas explicitement le scénario d’un forfait volontaire tardif pour motif politique. En pratique, l’instance chercherait à préserver l’équilibre continental du tournoi et la cohérence du tableau.
Avec le passage à 48 équipes, l’Asie (AFC) dispose de 8 places directes, voire 9 en fonction du barrage intercontinental. L’Iran ayant obtenu son billet via la zone asiatique, il serait logique que son éventuel remplaçant provienne de la même confédération afin de respecter la répartition initiale.
Deux options se dessinent alors :

🇮🇶 L’Irak en tant que dernière équipe la plus proche des qualifications et encore engagée dans les barrages intercontinentaux de mars prochain.
Mais ici encore, la géopolitique complexifie le raisonnement. L’Irak entretient des liens politiques, militaires et religieux étroits avec l’Iran. Dans un contexte de guerre ouverte entre Téhéran et Washington, il n’est pas encore sûr que l’Irak souhaite participer à la Coupe du monde compte tenu des réactions de son gouvernement et de sa population, hostiles à l’intervention américaine.
🇦🇪 Les Émirats arabes unis pourraient suivre comme candidats naturels. Finalistes malheureux du dernier match des qualifications asiatiques contre l’Irak, ils constituent le profil le plus “institutionnellement simple” à intégrer sans bouleverser l’équilibre du tournoi.
Autrement dit, même la solution technique du “remplacement automatique” ne serait pas totalement dépolitisée.
Et un autre facteur entre en jeu : le calendrier. À quatre mois du tournoi, les infrastructures, les calendriers, les groupes (l’Iran est actuellement placé avec la Belgique, l’Égypte et la Nouvelle-Zélande) sont déjà fixés. Toute modification aurait des implications logistiques, commerciales et sportives importantes.
La FIFA chercherait avant tout une solution rapide, juridiquement solide et politiquement la moins inflammable possible.
EN BREF
À ce stade, deux choses peuvent être affirmées avec prudence.
D’abord, il est extrêmement improbable que la FIFA retire l’organisation de la Coupe du monde aux États-Unis. Les sanctions sportives majeures interviennent généralement lorsqu’un isolement diplomatique massif est déjà acté. Nous n’en sommes pas là.
Ensuite, la participation de l’Iran dépendra moins du football que de l’évolution politique interne du pays, des liens entre les bélligérants et de l’état du conflit d’ici juin. Si la théocratie se maintient dans une logique d’affrontement, un retrait devient plausible. Si le régime évolue ou si la crise se désamorce, la logique sportive pourrait reprendre le dessus.
Même en cas de participation, les questions de visas, de sécurité et de positionnement des joueurs resteront sensibles.
Autrement dit, la Coupe du monde 2026 pourrait, malgré elle, devenir l’un des premiers grands événements sportifs mondiaux à se dérouler dans le contexte d’une confrontation directe entre un pays hôte et une nation qualifiée. Et quand on connaître le poids symbolique et médiatique d’une telle compétition, le football sera loin d’être neutre.
Article rédigé par Kévin Veyssière
