À un mois du coup d’envoi, rien ne garantit encore que toutes les sélections qualifiées puissent être accueillies sans difficulté sur le sol américain. Un cas concentre particulièrement les tensions : celui de l’Iran. Alors que Washington et Téhéran sont engagés dans une guerre ouverte depuis le 28 février 2026, le football s’est peu à peu invité dans le conflit. Or les trois matches de groupe de la Team Melli doivent se disputer aux États-Unis. Dans ce contexte, la présence de ces ambassadeurs en crampons de la République islamique devient un sujet éminemment politique, qui place la FIFA dans une position inconfortable. Dès lors, une question s’impose : l’Iran peut-il vraiment participer à la Coupe du monde 2026, ou le football finira-t-il, lui aussi, par être rattrapé par le brûlant contexte géopolitique ?

Retour au 28 février 2026. Les États-Unis et Israël frappent l’Iran, ouvrant une séquence d’escalade militaire au cours de laquelle plusieurs hauts responsables du régime iranien sont tués, parmi lesquels le guide suprême Ali Khamenei. Téhéran riposte par des tirs de missiles et de drones. En quelques heures, la guerre s’installe au cœur de l’actualité internationale. Elle s’invite aussi, mécaniquement, dans celle de la Coupe du monde 2026. Car l’Iran est déjà qualifié, et ses trois matches de groupe doivent se jouer aux États-Unis.
Pourquoi le Mondial de football et la sélection iranienne se retrouvent-ils ainsi englués dans le contexte de la guerre au Moyen-Orient ?
D’abord parce qu’une sélection nationale est bien davantage qu’une équipe. Lors d’une Coupe du monde, elle arrive avec un drapeau, un hymne, un encadrement officiel, des exigences protocolaires, parfois même avec une fonction de représentation diplomatique que le terrain ne suffit pas à neutraliser. Dans le cas iranien, cette dimension est évidemment décuplée, tant les liens entre la Fédération et le pouvoir demeurent étroits. Faire venir la Team Melli aux États-Unis, c’est en quelque sorte faire entrer sur le territoire américain une délégation qui incarne, aux yeux du monde, un État alors en guerre ouverte avec Washington.

Cette question devient d’autant plus politique que le Mondial 2026 se prépare dans une Amérique où Donald Trump entend faire de la compétition un instrument de pouvoir, de prestige et de mise en scène. Cela était visible bien avant la guerre. Le 7 mars 2025, la Maison-Blanche a créé une task force dédiée au Mondial, présidée par Trump. En décembre 2025, le tirage au sort n’a été organisé ni à Mexico ni à Toronto, mais à Washington, au Kennedy Center. La scène racontait déjà un rapport de force et une certaine soumission de la FIFA à l’administration trumpienne : Gianni Infantino s’adaptant au protocole de Trump, puis lui remettant un « Prix de la Paix FIFA » qui, quelques mois plus tard, résonne de manière plus qu’ironique au regard des opérations militaires américaines au Venezuela puis en Iran.

Dans ce contexte, la participation de l’Iran ne pouvait pas rester un simple détail d’organisation. Très vite, elle est devenue un sujet présidentiel. Le 12 mars, Donald Trump jugeait qu’il n’était « pas approprié » que l’Iran dispute la Coupe du monde, en invoquant « la vie et la sécurité » des joueurs. Quelques jours plus tôt, le ministre iranien des Sports, Ahmad Donyamali, avait même affirmé que son pays ne pourrait pas participer « en aucune circonstance » à la compétition dans le contexte actuel.
L’Iran peut-il participer à la Coupe du monde et jouer ses matchs aux États-Unis ?
Reste alors la FIFA. Or c’est précisément là que le dossier devient embarrassant. En théorie, l’instance est censée protéger l’universalité de sa compétition et garantir l’accès des équipes qualifiées. En pratique, elle n’a jamais donné le sentiment de vouloir ouvrir un front avec Washington. Et, à la fin avril, le flottement restait encore visible. Le 23 avril, un proche conseiller de Trump avait même suggéré de remplacer l’Iran par l’Italie, signe que l’idée d’un bouleversement du tableau n’était pas totalement absente des cercles de pouvoir américains. Le lendemain, Marco Rubio adoptait toutefois une ligne plus nette en expliquant que les joueurs iraniens seraient admis à participer, même si les personnes liées aux Gardiens de la révolution ne seraient pas les bienvenues. Un temps envisagé, la solution mexicaine a finalement été écartée.

Gianni Infantino a refermé publiquement la brèche le 30 avril en affirmant que l’Iran participerait bien au Mondial et jouerait ses matches aux États-Unis. Quelques heures plus tard, Trump semblait lui-même s’aligner sur la position du président de la FIFA : « If Gianni said it, I’m OK. You know what? Let them play. »
Ce feu vert apparent n’a toutefois rien réglé, d’autant que le cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran demeure fragile et que des accrochages sporadiques persistent autour du détroit d’Ormuz. Le 9 mai, la fédération iranienne a donc confirmé que la Team Melli participerait bien au tournoi. Mais elle l’a fait dans un langage qui dit bien l’état d’esprit de Téhéran : oui au Mondial, mais sans renoncer à ses « croyances », à sa « culture » et à ses « convictions ».

Mehdi Taj, le président de la fédération iranienne de football, a par ailleurs détaillé les conditions posées par l’Iran pour venir jouer dans le pays hôte. Elles portent d’abord sur les visas, sujet hautement sensible dans le contexte actuel, notamment pour les joueurs ou membres du staff ayant accompli leur service militaire dans les Gardiens de la révolution. Elles concernent aussi le traitement réservé à la délégation, au drapeau et à l’hymne national, ainsi que la sécurité dans les aéroports, les hôtels et sur les trajets vers les stades.
Cette fermeté s’explique aussi par l’épisode canadien de la fin avril. Mehdi Taj devait se rendre au congrès de la FIFA à Vancouver, mais l’incident survenu à l’aéroport de Toronto, qui a conduit la délégation iranienne à faire demi-tour après plusieurs heures d’attente et de contrôle, a renforcé à Téhéran l’idée qu’aucune promesse générale ne suffisait. L’affaire a servi d’avertissement.
Une participation probable de l’Iran, mais encore suspendue à plusieurs interrogations
À un mois du tournoi, l’hypothèse d’un forfait iranien a donc nettement reculé, dans la mesure où l’Iran, Donald Trump et la FIFA convergent désormais, au moins publiquement, vers une participation de la sélection iranienne sur le sol américain. Rien, pour autant, n’est totalement verrouillé.

- La première interrogation reste évidemment liée au contexte militaire. Au 11 mai, Donald Trump a encore jugé la réponse iranienne à la proposition américaine de paix « totalement inacceptable », tandis que le cessez-le-feu entré en vigueur début avril continue d’être testé par des accrochages autour du détroit d’Ormuz. Tant que cette séquence reste ouverte, la question iranienne au Mondial demeure exposée.
- La deuxième variable tient à la personnalité de Donald Trump. Sur ce dossier, le président américain a déjà montré qu’il pouvait passer en quelques semaines de l’ambiguïté à l’ouverture, puis revenir à une logique de rapport de force. Son feu vert du 30 avril a compté, mais il ne vaut pas garantie intangible. Dans un tournoi que la Maison-Blanche a largement cherché à politiser en amont, la marge d’imprévisibilité reste entière, surtout sur une question touchant à l’Iran et à quelques mois des élections américaines de mi-mandat.
- La troisième variable reste celle du passage du principe à la réalité, lors de la venue effective de l’équipe d’Iran. Il faut encore des visas délivrés sans blocage, une délégation effectivement admise, une sécurité jugée suffisante autour des aéroports, des hôtels et des trajets, et l’absence d’incident politique ou symbolique une fois l’équipe sur place. Et ce n’est pas un hasard si le Guardian rappelait encore le 10 mai que les principales vulnérabilités du tournoi ne concernaient pas seulement les stades, mais aussi ces « soft targets » que sont les lieux d’hébergement, les hubs de transport ou les fan zones.
Il faudra donc scruter avec attention le moment où la Team Melli prendra effectivement la route des États-Unis. Le plan annoncé par le sélectionneur Amir Ghalenoei prévoit un stage en Turquie à partir du 16 mai, avant une arrivée aux États-Unis le 1er juin. Son camp de base est bien prévu à Tucson, en Arizona, au Kino Sports Complex. Le premier véritable test aura lieu quelques jours plus tard : l’Iran doit ouvrir son Mondial contre la Nouvelle-Zélande le 15 juin à 18 heures en Californie, à Inglewood. Il faudra alors analyser ce qui se passe à la fois sur le terrain et en dehors.
L’Iran sera, en tout cas, l’une des questions politiques centrales de ce début de Coupe du monde.
Article rédigé par Kévin Veyssière