Décryptage : la Coupe du monde 2026 est-t-elle la plus politique de l’Histoire ?

À l’approche du coup d’envoi, la Coupe du monde 2026 ressemble déjà à bien plus qu’un tournoi de football. Donald Trump cherche à l’associer à son image, la FIFA compose avec complaisance avec le pouvoir américain, l’Iran doit jouer aux États-Unis dans un contexte de guerre avec Washington, tandis que les visas, l’ICE, les coûts d’accès et les tensions géopolitiques pèsent sur l’accueil du monde. Pourtant, le Mondial a toujours été politique. Toute la question est donc de savoir si 2026 marque une rupture, ou l’aboutissement d’une évolution ancienne : celle d’une Coupe du monde devenue l’un des grands reflets de notre monde contemporain.

5 décembre 2025, Kennedy Center de Washington. La FIFA veut mettre en scène la coorganisation du Mondial 2026 entre les États-Unis, le Mexique et le Canada. Mark Carney, Premier ministre canadien, puis Claudia Sheinbaum, présidente du Mexique, respectent la chorégraphie prévue et s’avancent vers le président de la FIFA Gianni Infantino, puis se mettent derrière leur pupitre. Donald Trump, lui, avance comme s’il était chez lui. Gianni Infantino tente d’abord de le ramener vers le protocole, avant de s’effacer presque aussitôt : « Or this way, whatever – you can do what you want. This is your place. »

La scène prête à sourire et pourtant elle est révélatrice du rapport de force entre la première puissance mondiale et la FIFA. La remise du premier « Prix de la Paix FIFA » à Donald Trump achève de donner à l’ensemble une tonalité absurde, tant elle place l’institution censée incarner l’universalité et la neutralité du football dans une proximité directe avec le pouvoir politique américain, pourtant seulement co-hôte du tournoi.

À mesure que le coup d’envoi approche, prévu le 11 juin 2026 à Mexico pour le match d’ouverture, la question devient donc inévitable. Cette Coupe du monde sera-t-elle la plus politique de l’Histoire ? La formule est tentante, parce que les éléments semblent s’accumuler.

Coupe du monde 2026 – un contexte politique explosif

Donald Trump cherche depuis plusieurs mois à associer le Mondial à son image, à sa doctrine et à sa mise en scène de l’Amérique. La Maison-Blanche a créé dès mars 2025 une task force dédiée à l’événement, placée sous l’autorité directe du président, quand la FIFA présente au même moment cette relation avec Washington comme une condition centrale de réussite du tournoi, avec de nombreux « signes d’allégeance » d’Infantino à Trump.

À cette personnalisation du Mondial s’ajoute un climat de défiance croissant vis-à-vis du principal pays co-hôte. Les États-Unis apparaissent aussi comme un pays sous tension, travaillé par le durcissement migratoire, les méthodes de l’ICE, les incertitudes autour des visas et la personnalité même de Donald Trump, dont l’imprévisibilité politique devient un paramètre de l’événement.

À cela s’ajoutent les opérations militaires menées contre le Venezuela, puis contre l’Iran, qui ont pu ternir l’image des Etats-Unis et le climat politique interne dans le pays, avec en ligne de mire les cruciales élections de mi-mandat cette année.

Il faut enfin ajouter le contexte géopolitique lui-même. Le Mondial 2026 aura lieu dans un moment de durcissement des rapports de force. Le retour des puissances prédatrices, la guerre au Moyen-Orient entre Washington et Téhéran et la présence de l’Iran parmi les équipes qualifiées donnent à cette édition une charge diplomatique particulière. Officiellement, l’Iran doit toujours disputer ses trois matchs de groupe aux États-Unis, mais sa base de préparation a été déplacée de l’Arizona à Tijuana, au Mexique, en raison des tensions sécuritaires et diplomatiques. Ce qui laisse planer un doute, d’autant plus face à l’imprévisibilité d’un Donald Trump qui a une administration à sa botte.

Le Mondial de football a toujours été politique, depuis sa création en 1930

Le Mondial de football n’a bien sûr pas été politisé que sous l’édition 2026. Il s’inscrit même dès ses origines dans une ambition profondément politique, celle de faire du sport un espace de confrontation pacifiée entre les nations. L’idée portée par Jules Rimet prolonge alors celle des Jeux olympiques modernes de Pierre de Coubertin qui suivent la guerre France – Prusse et la Première guerre mondiale : permettre aux pays de s’affronter ailleurs que sur un champ de bataille, dans un cadre où les drapeaux, les hymnes et les passions nationales peuvent s’exprimer, mais où le coup de sifflet final doit permettre de revenir à autre chose.

Cette promesse contient déjà sa propre limite. Le sport n’efface pas les rivalités nationales. Il les canalise, les met en scène, leur donne une forme acceptable. La Coupe du monde naît donc d’un idéal de paix, mais dans un monde où les États cherchent déjà à affirmer leur puissance, leur identité et leur rang. Dès lors, le Mondial ne pouvait pas être seulement une compétition sportive. Il allait devenir un lieu de représentation.

La première édition, organisée en Uruguay en 1930, le montre très vite. Le choix de Montevideo n’est pas anodin. Pour l’Uruguay, petit pays coincé entre les géants argentin et brésilien, accueillir la première Coupe du monde permet de faire exister la nation aux yeux du monde. Le tournoi célèbre le football, mais il célèbre aussi le centenaire de l’indépendance uruguayenne, la réussite d’un modèle politique et la force symbolique de la Celeste. Même la finale contre l’Argentine rappelle que le football ne reste jamais longtemps à l’écart des tensions nationales. La victoire uruguayenne provoque une telle crispation de l’autre côté du Rio de la Plata que les relations sportives entre les deux voisins se retrouvent durablement rompues. Dès 1930, la Coupe du monde dépasse donc le simple cadre du jeu.

La politisation devient ensuite beaucoup plus directe. En 1934, l’Italie fasciste transforme le Mondial en vitrine du régime fasciste de Mussolini. Le tournoi doit montrer la discipline, la modernité et la puissance de l’Italie nouvelle. Si la Squadra Azzurra « gagne » sur le terrain, c’est surtout Mussolini qui sort vainqueur politiquement de la compétition, et donnera des idées à Hitler pour instrumentaliser une autre compétition sportive, les Jeux olympiques de Berlin.

Quarante-quatre ans plus tard, l’Argentine de Videla reprend cette logique et le Mondial 1978 offre à la dictature militaire une vitrine internationale, au moment même où le pays est plongé dans la répression et les disparitions forcées. La FIFA d’alors ne bronche pas, de faibles appels au boycott s’organisent, mais rien ne se passe. Et l’Argentine remporte la compétitions sur son sol dans des conditions douteuses.

Ces deux éditions restent parmi les plus politiques de l’Histoire, mais il serait inadéquat de comparer ces éditions avec celle de 2026. En 1934 comme en 1978, la Coupe du monde rassemble seize équipes et reste un événement encore limité dans son ampleur mondiale. En 2026, elle réunira quarante-huit sélections, cent quatre matchs, trois pays hôtes et une audience planétaire avec 5 milliards de téléspectateurs au-delà même du simple poste de télévision.

Russie 2018 – Qatar 2022 : des éléments de comparaison ?

La comparaison la plus utile n’est donc pas seulement à chercher du côté des Coupes du monde dictatoriales du XXe siècle, mais plutôt du côté des éditions les plus récentes. Russie 2018 et Qatar 2022 offrent de meilleurs points d’appui pour comprendre ce que devient le Mondial à l’époque contemporaine. La Russie de Vladimir Poutine a utilisé le tournoi en prolongement des JO d’hiver de Sotchi, pour montrer grâce au sport un pays revenu au premier plan, fréquentable, organisé, moderne, capable d’accueillir le monde, malgré l’annexion de la Crimée quatre ans plus tôt et les tensions croissantes avec les puissances occidentales. Le Qatar, lui, a fait du Mondial l’aboutissement d’une stratégie de visibilité construite depuis les années 1990, dans un Golfe où le sport est devenu un instrument diplomatique majeur, presque une assurance-vie pour les petits États riches grâce à leurs ressources mais vulnérables.

Dans les deux cas, le plus grand évènement sportif mondial devait servir à redorer une image internationale, grâce au « soft power » du sport.

C’est là que le cas 2026 devient différent. La Russie et le Qatar ont cherché, chacun à leur manière, à adoucir leur image pour accueillir le monde. La Russie et le Qatar ont cherché, chacun à leur manière, à adoucir leur image pour accueillir le monde. La Russie avait mis en place le Fan ID, qui permettait aux détenteurs de billets d’entrer sur le territoire sans visa pendant la compétition, tout en facilitant les déplacements vers les villes hôtes. Le Qatar, sous pression internationale, avait engagé plusieurs réformes avant 2022, avec l’introduction d’un salaire minimum non discriminatoire, certaines modifications du système de kafala et même les premières élections au Conseil consultatif en 2021. Ces mesures n’ont pas transformé en profondeur la nature des régimes, et elles ont souvent été critiquées pour leurs limites ou leur mise en œuvre partielle, mais elles répondaient à une même logique, celle de vouloir s’adapter pour accueillir le plus grand nombre de fans.

Les États-Unis de Trump semblent suivre une logique inverse. Il ne s’agit pas seulement d’accueillir le monde, mais de faire venir le monde dans une Amérique qui entend fixer ses règles. Le Mondial devient alors moins un exercice de séduction qu’un test d’adaptation. Aux délégations, aux supporters, aux journalistes et aux fédérations de composer avec les visas, les restrictions migratoires, les logiques sécuritaires, les coûts exorbitants et l’imprévisibilité politique de Washington.

Cette différence se voit très concrètement dans la question de l’accès au territoire américain. Organiser une Coupe du monde, c’est faire entrer sur son sol des centaines de milliers de supporters, des médias, des officiels, des familles de joueurs et des délégations venues du monde entier. Or le travel ban rétabli par Donald Trump interdit totalement l’entrée aux ressortissants de douze pays, dont l’Iran, Haïti, la Côte d’Ivoire ou encore le Senégal. Des exemptions existent pour les joueurs, les entraîneurs, certains personnels indispensables et leurs proches, mais elles ne règlent pas le cas des supporters ordinaires.

À cela s’est ajoutée la question des cautions de visa. Pendant plusieurs mois, les ressortissants d’une cinquantaine de pays ont pu se voir demander jusqu’à 15 000 dollars de garantie pour obtenir un visa temporaire américain. L’administration Trump a finalement prévu une dérogation pour certains détenteurs de billets issus de pays qualifiés, notamment l’Algérie, le Cap-Vert, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et la Tunisie. Mais là encore, l’exception confirme surtout la règle. Pour venir voir la Coupe du monde, il faut passer à travers les filtres d’une politique migratoire américaine qui place la sécurité et le contrôle avant l’idéal d’universalité que la FIFA continue pourtant de mettre en avant.

Malgré la trumpisation de la Coupe du monde, l’impossible solution du boycott

Dans ces conditions, pourquoi n’y a t’il pas d’appel aux boycotts comme les précédents éditions 2018 ou 2022 ? Il y aurait pourtant matière à appeler au boycott, si l’on reprend les critères qui avaient nourri les critiques contre la Russie ou le Qatar. Les opérations militaires américaines contre le Venezuela puis l’Iran, le durcissement migratoire, les tensions autour de l’ICE, les incertitudes autour de l’accueil de certaines délégations et le coût d’accès à la compétition pourraient fournir un terrain politique explosif.

Les billets, les transports et l’hébergement atteignent déjà des niveaux qui renforcent l’idée d’un Mondial pensé d’abord pour un public solvable, loin de l’idéal populaire que la FIFA aime pourtant encore mettre en avant. La mise en place de billets à 60 dollars pour certains matchs ne suffit pas à effacer une réalité plus large : la finale et plusieurs affiches majeures atteignent des tarifs très éloignés de la tradition populaire de la Coupe du monde, avec en plus un système de prix dynamique utilisé pour la première fois à cette échelle.

Mais rien ne se passe vraiment. Ou presque rien. La différence tient d’abord au statut des États-Unis. On ne boycotte pas la première puissance mondiale comme on critique le Qatar ou la Russie. En 2018 comme en 2022, les appels au boycott venaient surtout des sociétés civiles occidentales, notamment européennes, appuyées par des ONG, des médias et certains responsables politiques. Même là il n’y a jamais eu de boycott d’équipe nationale, qui reviendrait à un message politique fort en termes de relations internationales.

En 2026, ces mêmes pays européens se retrouvent dans une position beaucoup plus inconfortable. Critiquer frontalement Trump, c’est aussi fragiliser une relation stratégique déjà tendue, dans un contexte de dépendance américaine et où les États-Unis restent un allié militaire, économique et diplomatique central. De là à porter un boycott sportif, le pas paraît improbable.

Oui – la Coupe du monde 2026 est déjà la plus politique de l’Histoire

Par tous ces aspects historique, économique et géopolitique, le Mondial 2026 à la sauce Trump sera donc le plus politique de l’Histoire. Contrairement au Qatar ou à la Russie, les États-Unis de Trump peuvent se permettre toutes les extravagances puisqu’ils sont déjà le centre de gravité du système international, même contesté, même affaibli, même moins incontestable qu’hier. Non pas comme une opération classique de soft power, mais comme une démonstration de puissance et de sa doctrine politique. Et tout cela avec une FIFA bien loin d’être neutre, notamment de part la relation Trump-Infantino.

Lors de la Coupe du monde 1994, les États-Unis voulaient impressionner le monde en accueillant la plus grande compétition internationale de sport.

En 2026, les États-Unis de Donald Trump veulent surtout montrer que si le monde veut voir cette Coupe du monde, il doit s’adapter aux règles de la première puissance mondiale.

Article rédigé par Kévin Veyssière

Sources :

Nicolas Chapuis, « Le patron du football mondial offre à Donald Trump un “prix de la paix” sur mesure », Le Monde, 5 décembre 2025

Courrier international, « La Coupe du monde que tout le monde va détester », 20 avril 2026

The Guardian, « Trump says 2026 World Cup draw will be staged at Washington’s Kennedy Center », 22 août 2025

Paul MacInnes, « Growing sense of embarrassment at Fifa over Donald Trump peace prize », The Guardian, 18 janvier 2026

Reuters, « Infantino justifies World Cup ticket prices, citing high resale demand », 6 mai 2026

Francesca Fattori, Delphine Papin et Victor Simonnet, « En cartes : le monde vu par Donald Trump », Le Monde, 7 janvier 2026

Kévin Veyssière, Mondial 2026, chap. 1-2 sur les prémices de la Coupe du monde et le chap. 24, « 2026 : la Coupe du monde de Trump ».

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