À quelques heures du coup d’envoi, le constat ne fait plus vraiment de doute tant Donald Trump et son administration ont mis la main sur la Coupe du monde 2026. Certes, la politisation du Mondial n’a rien de nouveau. Depuis ses origines, la plus grande compétition du football mondial sert de vitrine aux États, de caisse de résonance aux rapports de force internationaux et de support aux mises en scène du pouvoir. Mais, avec les États-Unis de Trump, le phénomène change d’échelle. Car, contrairement aux éditions de Russie en 2018 ou du Qatar en 2022, le principal pays hôte ne cherche même pas à infléchir sa politique pour accueillir le monde. Il suit une logique inverse, celle faire venir le monde, oui, mais à condition que ce soit lui qui s’adapte aux règles américaines, à la doctrine sécuritaire de Washington et à la mise en scène du pouvoir trumpien.

Tout cela se déroule dans l’indifférence, ou plus exactement dans l’accommodement, de la FIFA. L’institution qui prétend incarner l’universalité du football semble s’être résignée à voir sa compétition la plus prestigieuse absorbée par l’agenda politique de la Maison Blanche. Quant à Gianni Infantino, sa crédibilité s’est encore un peu plus effondrée lorsqu’il a remis en décembre 2025 un absurde « prix de la paix » de la FIFA à Donald Trump, au moment même où le président américain cherchait déjà à arrimer le Mondial à son image et à son autorité. Dès lors, une question s’impose : comment Trump et les États-Unis ont-ils à ce point mis la main sur la Coupe du monde 2026 ?
Une FIFA tournée vers les Etats-Unis depuis le FIFAGate de 2015
La scène du 5 décembre 2025, lors du tirage au sort à Washington, est sans doute, à ce stade, l’illustration la plus forte de cette mainmise de Donald Trump sur la Coupe du monde. Le choix du Kennedy Center disait déjà beaucoup. Ni Mexico, ni Toronto, ni même l’une des villes hôtes directement associées à la compétition, mais la capitale fédérale américaine, dans un lieu que Trump avait repris en main quelques mois plus tôt pour en faire l’un des symboles de sa propre reconquête culturelle.
Ce soir-là, Gianni Infantino remet au président américain le premier « prix de la paix » de la FIFA, au terme d’une cérémonie qui donnait déjà le sentiment que le Mondial 2026 glissait vers une célébration du pouvoir américain bien plus que vers une mise en scène équilibrée de la coorganisation nord-américaine. À cet instant, la confusion entre cérémonie sportive et propagande politique sautait aux yeux. En offrant elle-même une telle séquence, la FIFA donnait aussi le bâton pour se faire battre sur cette sacro-sainte question de la neutralité politique du sport et de ses institutions.

Cette captation ne naît pourtant ni en décembre 2025, ni même avec le retour de Trump à la Maison Blanche. Elle s’inscrit dans une trajectoire plus longue, que l’enquête publiée par Le Monde le 9 juin 2026 permet de mieux saisir. Après l’échec américain face au Qatar pour l’attribution du Mondial 2022, les États-Unis ont progressivement reconstruit leur poids dans le football mondial. Le FIFAgate de 2015, déclenché par la justice américaine, a évidemment joué un rôle central dans l’effondrement de l’ancien ordre FIFA.
Mais l’enquête montre aussi qu’en amont même du vote de 2018, des mécanismes commerciaux avaient déjà été pensés pour rendre une candidature nord-américaine particulièrement attractive aux yeux de la FIFA, avec notamment des bonus liés aux droits télévisés promis par des diffuseurs américains en cas de victoire. Trump n’a donc pas inventé les liens entre la FIFA et les États-Unis, même s’il avait déjà pesé de tout son poids pour favoriser l’attribution de la candidature commune nord-américaine face au Maroc.

Depuis, ces liens se sont encore renforcés. La FIFA a consolidé sa présence aux États-Unis, notamment avec son bureau légal à Miami, au point d’ancrer toujours davantage son centre de gravité dans le pays qui doit accueillir l’essentiel de la compétition. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a donné à cette proximité une toute autre portée. Il ne s’agit plus seulement d’une relation étroite entre la FIFA et la première puissance mondiale, mais d’une personnalisation croissante du rapport entre l’institution et le président américain lui-même. Trump a accentué cette emprise et a peu à peu vampirisé l’organisation.
Le premier marqueur fort de cette nouvelle séquence intervient très tôt dans son second mandat, alors même qu’il dispose de bien plus de liberté d’action qu’en 2017. Le 7 mars 2025, la Maison Blanche crée une task force dédiée à la Coupe du monde 2026. Le détail institutionnel est ici révélateur. Le président des États-Unis en est lui-même le chef, le vice-président en devient l’adjoint, et l’ensemble s’organise autour du Department of Homeland Security, avec la diplomatie, la défense, la justice, le FBI et les principaux leviers de l’appareil fédéral. La Coupe du monde n’est donc plus appréhendée comme un simple grand événement sportif ou touristique. Elle devient un dossier régalien, un enjeu de souveraineté, de sécurité et d’affirmation politique.
Infantino – Trump : une fausse « bromance », illustration des puissants sans contrepoids
Pour comprendre la force du lien entre Gianni Infantino et Donald Trump, il faut sans doute repartir de ce qu’ils ont en commun dans leur rapport au pouvoir. L’un comme l’autre se vivent moins comme de simples dirigeants que comme des chefs placés au-dessus d’un appareil qu’ils incarnent personnellement. Trump parle et agit comme le patron d’une Amérique qu’il entend confondre avec lui-même. Infantino, lui, se projette de plus en plus comme le chef d’un ordre footballistique mondial qu’il traite presque comme une multinationale à part entière. Avec ses 211 fédérations membres, soit davantage que l’ONU ne compte d’États (193), la FIFA lui offre en effet une scène globale unique. À cela s’ajoute une puissance financière considérable, avec des recettes d’abord projetées à 11 milliards de dollars sur le cycle 2023-2026, puis réévaluées par la FIFA à 13 milliards. Dans ces conditions, Infantino se voit comme une sorte de « pape » d’un monde parallèle.

Cette lecture aide à comprendre pourquoi le président de la FIFA accepte si facilement d’évoluer dans l’orbite trumpienne. Depuis plusieurs années, Infantino cultive déjà des relations étroites avec les chefs d’État, qu’il s’agisse de Vladimir Poutine, de l’émir du Qatar ou désormais de Donald Trump. Mais le cas américain va plus loin, parce qu’il touche à la fois au centre économique du football mondial, au principal pays hôte du tournoi et à la première puissance internationale. C’est dans ce cadre qu’il faut relire les épisodes où Infantino a lui-même déplacé son agenda pour rester dans le sillage du président américain. En mai 2025, il accompagne Trump dans sa tournée dans le Golfe et arrive avec plus de deux heures de retard au Congrès de la FIFA à Asuncion. Quelques semaines plus tard, la FIFA officialise l’ouverture d’un bureau dans la Trump Tower à New York.

Le problème, pour la FIFA, est que cette stratégie de cour finit par révéler un déséquilibre. Car, peu à peu, c’est bien Trump qui mène la danse. Infantino peut multiplier les gestes d’allégeance, afficher sa proximité et espérer en tirer du poids. La hiérarchie réelle n’en devient que plus visible. Elle s’est vue au Kennedy Center en décembre 2025 lors de la remise de l’absurde « prix de la paix ». Elle s’est vue aussi lorsque Trump a commencé à utiliser le Mondial dans sa politique intérieure, en menaçant de retirer des matchs à des villes gouvernées par des démocrates comme Boston, au nom de la sécurité et de l’ordre, dans une séquence déjà traversée par les calculs liés aux élections de mi-mandat de novembre 2026. Face à cela, la FIFA n’a opposé ni rappel d’autorité, ni réaction politique claire. Ce qui laissait en fait présager la suite.
Quand Trump met définitivement la main sur le Mondial
Les derniers jours ont achevé de montrer que cette Coupe du monde ne serait pas seulement encadrée par Donald Trump, mais bien menée selon ses priorités. Le cas iranien en est le révélateur le plus fort. Depuis des semaines, la question était connue : comment accueillir sur le sol américain une sélection dont le pays est en guerre avec les États-Unis et Israël, et dont plusieurs responsables entretiennent des liens jugés problématiques par Washington ? La FIFA a pourtant laissé filer le temps.

À moins de trois semaines du début du tournoi, l’Iran a dû déplacer son camp de base prévu en Arizona vers Tijuana, au Mexique, car les Etats-Unis ne voulait pas d’une délégation iranienne sur leur territoire, même le temps de la compétition. Les joueurs n’ont reçu leurs visas américains que dix jours avant leur premier match, tandis que plusieurs membres importants de l’encadrement sont restés à quai. Les joueurs pourront-ils se rendre à Los Angeles et jouer leur premier match contre la Nouvelle-Zélande le 16 juin prochain ? La question reste en supsens de l’évolution de la guerre au Moyen-Orient et des lubies de Donald Trump. À quelques jours du coup d’envoi, une sélection qualifiée sportivement n’a toujours pas la certitude complète sur les conditions de sa présence.
Autour de l’Iran, d’autres signaux ont renforcé cette impression. Les images de la délégation sénégalaise soumise à des contrôles de sécurité sur le tarmac avant un vol intérieur ont suscité de vives réactions. Le malaise touche aussi supporters. En Écosse, plusieurs fans ont vu leur ESTA révoqué à quelques jours du départ, sans explication claire, alors même que billets d’avion et hébergements avaient déjà été payés. L’accès au Mondial dépend moins d’une logique d’accueil exceptionnelle que d’un filtrage migratoire américain dont les critères peuvent changer, parfois au dernier moment, sans véritable transparence. C’est précisément ce qui distingue cette édition de précédents plus récents.

En Russie, le Fan ID avait été pensé comme un outil d’entrée sans visa pour les supporters munis de billets. Au Qatar, la Hayya Card faisait office de visa d’entrée pour les détenteurs de tickets. En 2026, les États-Unis avaient promis d’accélérer certains rendez-vous de visas pour les détenteurs de billets mais dans les faits elle n’adapte pas sa politique migratoire, renforçant une image négative du pays et de son Mondial.
Dernier fait en date, et pour l’instant le plus accablant, celui d’Omar Abdulkadir Artan. L’arbitre somalien, désigné par la FIFA pour officier durant le tournoi, disposait d’un visa valide et devait devenir le premier Somali de l’histoire à arbitrer en Coupe du monde. Il a pourtant été refoulé à son arrivée à Miami pour des soupçons de connexions à des organisations terroristes.

La FIFA a alors expliqué qu’elle n’intervenait pas dans les processus migratoires du pays hôte et qu’elle avait été informée que sa situation “ne changerait pas à ce stade”. Le contraste avec la Russie de 2018 et le Qatar de 2022 est ainsi encore plus renforcé puisque ces éditions décriées, avec des appels au boycott, avaient au moins adapter leurs règles pour tenter de préserver cette utopique parenthèse sportive et de grande fête des nations autour du football.
Désormais, lorsque la cérémonie d’ouverture débutera, le 11 juin, la question sera déjà là : le sportif parviendra-t-il encore à reprendre le dessus ? Et lors de la finale du 19 juillet au MetLife Stadium, que fera la FIFA si Donald Trump décide, comme lors de la Coupe du monde des clubs en juillet 2025, de s’inviter au centre de la célébration et de parader avec le trophée devant des milliards de téléspectateurs ? La répétition générale a déjà eu lieu. Rien ne dit que la version Mondial sera différente.

Article rédigé par Kévin Veyssière
Le Monde — Coupe du monde de football 2026 : les liens troubles entre la FIFA et les Etats-Unis
https://www.lemonde.fr/sport/article/2026/06/09/coupe-du-monde-de-football-2026-les-liens-troubles-entre-la-fifa-et-les-etats-unis_6700211_3242.html
The Guardian — Could Trump really move World Cup games? The facts behind his threats
https://www.theguardian.com/sport/2025/oct/15/trump-world-cup-threats-explainedT
he Guardian — The most inclusive World Cup ever? Tell that to Omar Artan, the Somali referee just banned by Trump’s US
https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/jun/10/world-cup-omar-artan-somali-referee-us-world-cup-fifa-trump
Reuters — Iranian World Cup players will be able to enter US the day before matches, DHS says
https://www.reuters.com/sports/soccer/iranian-world-cup-players-will-be-able-enter-us-day-before-matches-dhs-says-2026-06-09/
The Washington Post — FIFA and Infantino draw bipartisan skepticism ahead of World Cup
https://www.washingtonpost.com/sports/soccer/2026/06/08/fifa-world-cup-infantino-trump/1eaa57be-632a-11f1-bdd4-805ebb99a693_story.html
Los Angeles Times — Why is FIFA President Gianni Infantino courting President Trump?
https://www.latimes.com/sports/soccer/story/2025-12-07/why-is-fifa-president-gianni-infantino-courting-president-trump
Los Angeles Times — Foreign World Cup ticket holders now exempt from steep U.S. bonds
https://www.latimes.com/sports/soccer/story/2026-05-13/foreign-world-cup-ticket-holders-now-exempt-from-steep-u-s-bonds
Associated Press — From Trump to Messi, Iran to ICE, politics and sport collide …
https://apnews.com/article/fifa-world-cup-cf00c59942083a7e787c0a67335fc8d8
Associated Press — Somali World Cup referee denied entry to US arrives home to hero’s welcome
https://apnews.com/article/a73dfeb3a960a3ffa858a419bdb8a8f1