Passée de 13 équipes en 1930 à 48 en 2026, la Coupe du monde n’a cessé de s’élargir au rythme de la mondialisation du football, mais aussi des évolutions géopolitiques, entre décolonisation, fin de la guerre froide et nouveaux pays émergents. Avec 48 équipes, la FIFA pousse plus loin encore la vieille ambition de faire de sa compétition reine un événement véritablement mondial. À l’image de son organisation qui rassemble 211 associations nationales membres, soit davantage que l’ONU ne compte d’États. Toutefois, avec une nouvelle mouture à 48 équipes en 2026, puis un Mondial 2030 réparti sur trois continents et une édition 2034 confiée à l’Arabie saoudite, nouvel argentier du football, l’avenir interroge : jusqu’où cette logique d’expansion peut-elle se poursuivre sans fragiliser l’équilibre sportif, alourdir encore le coût économique et environnemental de la compétition et, à terme, dénaturer ce qui fait l’exceptionnalité d’une Coupe du monde ?
*Ce chapitre est tiré du dernier livre FC Geopolitics 📚 Mondial – nouvelle édition 2026
En 2026, la Coupe du monde vit une nouvelle révolution et change d’échelle autant que de format. Pour la première fois, 48 équipes vont participer à la phase finale, réparties en 12 groupes de 4, pour un total de 104 matchs organisés dans trois pays hôtes : le Canada, les États-Unis et le Mexique. Jamais le tournoi n’avait atteint une telle ampleur. Présentée par la FIFA comme « l’édition la plus inclusive de son histoire », cette réforme prolonge la vieille ambition de faire de la Coupe du monde une compétition capable d’embrasser toujours davantage le monde tel qu’il est, dans sa diversité géographique, politique et économique.
Mais dès son adoption en 2017, l’élargissement à 48 équipes a aussi été lu comme une décision autant politique qu’économique. Gianni Infantino, le président de la FIFA, assumant lui-même qu’elle devait accroître les revenus de son organisation sportive et offrir à davantage de fédérations la « chance de rêver »[1]. Dans une organisation où chaque association membre dispose d’une voix au Congrès, cette ouverture permet aussi de satisfaire un plus grand nombre de fédérations et, par là même, de consolider la base politique pour Infantino, candidat à un quatrième mandat en 2027. À bien des égards, cet élargissement était devenu difficile à éviter. Dans un format à 32 équipes, la hiérarchie des places continuait de refléter un football mondial encore largement structuré par son centre de gravité européen et sud-américain.

D’un tournoi Europe-Amérique du Sud à une compétition mondiale
Pour comprendre cette évolution, il faut également s’intéresser aux sélections nationales engagées dans les éliminatoires. C’est sans doute l’un des meilleurs révélateurs. En 1930, l’Uruguay et la FIFA parviennent à convaincre 13 sélections de participer à la première Coupe du monde. Dans le contexte d’après-guerre et de décolonisation, la FIFA tarde à prendre en compte les changements géopolitiques et n’attribue qu’une place qualificative aux sélections engagées en Afrique, en Asie et en Océanie. Dans ce cadre, le premier véritable changement de dimension intervient en 1982, lorsque la Coupe du monde passe de 16 à 24 équipes. Cet élargissement n’est pas un hasard. Il correspond à une montée en puissance du football hors de son noyau européen et sud-américain, mais aussi à une revendication plus ancienne de reconnaissance venue d’Afrique et d’Asie. Lorsqu’il part à la conquête de la présidence de la FIFA en 1974, João Havelange promet justement d’ouvrir davantage la compétition à ces continents. Huit ans plus tard, la réforme lui donne un premier prolongement concret. Le Koweït en 1982, impliqué dans la gouvernance de la FIFA et qui dispute alors la seule phase finale de son histoire, illustre bien ce nouveau moment.
Le passage à 32 équipes en 1998 s’inscrit dans une autre séquence. Le contexte n’est plus celui des indépendances africaines ou asiatiques, mais celui d’un monde sorti de la guerre froide, où de nouvelles nations peuvent s’émanciper au-delà de l’ancienne logique des blocs. La chute du bloc soviétique et l’éclatement de plusieurs ensembles politiques, à commencer par l’URSS et la Yougoslavie, ont fait apparaître de nouvelles sélections nationales et densifié la carte des qualifications. La FIFA, elle-même, dépasse alors les 200 associations membres. L’élargissement de 1998 accompagne ce nouvel état du monde. Il répond aussi à une élévation plus générale du niveau de jeu sur plusieurs continents (le Cameroun a été quart de finaliste au Mondial 1990, l’Arabie saoudite s’est qualifiée en 1/8e de finale en 1994), qui rend de plus en plus difficile le maintien d’un tournoi trop étroit au regard de la mondialisation globale et de celle du football. Surtout, cette réforme annonce un autre déplacement, celui de la géographie même de la compétition. En 1998, la Coupe du monde suivante est déjà programmée, et quitte pour la première fois ses terres traditionnelles, pour s’installer en Asie (au Japon et en Corée du Sud).
La FIFA, une carte du monde plus large que l’ONU
Avec désormais 211 associations membres, la FIFA rassemble davantage d’« entités nationales » que l’ONU ne compte d’États membres (193). L’écart est révélateur. Car la carte du football mondial ne se confond pas exactement avec celle du droit international. La FIFA elle-même parle de « pays et territoires », ce qui permet d’intégrer, à côté des États[2], souverains, d’autres formes de représentation politique. On y trouve ainsi des entités dont le statut international reste disputé, comme le Kosovo ou la Palestine, mais aussi des territoires non indépendants dotés d’une autonomie institutionnelle ou sportive ancienne, comme les Îles Féroé, Gibraltar, Curaçao ou la Nouvelle-Calédonie. À cela s’ajoute un héritage historique propre au football, celui des quatre nations britanniques, reconnues séparément par la FIFA, malgré l’existence d’un seul État souverain, le Royaume-Uni. Toutes les sélections ne représentent pas des États pleinement souverains, mais toutes donnent à voir quelque chose de l’ordre de la représentation politique, à travers un drapeau, un hymne, des couleurs ou une communauté qui se projette sur la scène internationale.
Cette dimension symbolique n’a cessé de prendre de l’ampleur à mesure que la Coupe du monde s’est mondialisée. Plus le tournoi a intégré de nations, plus il est devenu une scène de visibilité internationale. Pour de nombreux pays, participer à un Mondial ne consiste pas seulement à disputer quelques matchs, mais à exister devant le monde entier. Cette exposition contribue aussi à expliquer pourquoi la FIFA a progressivement déplacé sa compétition vers de nouveaux espaces. Après les États-Unis en 1994, l’Asie en 2002, l’Afrique du Sud en 2010, puis la Russie en 2018 et le Qatar en 2022, la Coupe du monde a cessé d’être un événement presque exclusivement organisé par l’Europe et le continent américain. Cette évolution rend ainsi tangible l’ouverture du football à de nouveaux horizons, et matérialise le déplacement du centre de gravité international vers de nouveaux cercles de puissances confirmées ou émergentes.
Ce mouvement ne s’est parfois pas fait sans heurts. L’attribution des Coupes du monde 2018 à la Russie et 2022 au Qatar, votée dans la controverse en décembre 2010, a durablement entaché l’image de la FIFA[3]. Les deux choix ont très vite été entourés de soupçons de corruption, au point de devenir l’un des symboles les plus visibles de la crise de gouvernance traversée par l’institution au milieu des années 2010. Mais au-delà même des procédures d’attribution, ces choix traduisent aussi une réalité plus profonde. La Coupe du monde n’est plus seulement une course entre les puissances traditionnelles du football, cantonnées à l’Occident. Elle devient un objet de convoitise pour des États émergents ou en quête d’affirmation de leur puissance, qui y voient, comme avec les Jeux olympiques, un instrument de prestige, d’influence et d’affirmation internationale.
Mondial à 48 : une réforme autant politique qu’économique pour la FIFA
C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la réforme de 2026. Pour beaucoup de fédérations, l’élargissement à 48 équipes apparaît comme une ouverture attendue de longue date, tant le format à 32 équipes finissait par sembler trop étroit au regard de l’état réel du football mondial. Avant la réforme, la FIFA partageait les places au Mondial entre les confédérations continentales ainsi : l’UEFA (Europe) 13 places ; la CONMEBOL (Amérique du Sud) 4,5 ; la CAF (Afrique) 5 ; l’AFC (Asie + Australie) 4,5 ; la CONCACAF (Amérique du Nord-Centrale et Caraïbes) 3,5 ; tandis que l’OFC (Océanie) restait cantonnée à une demi-place de barrage. Le nouveau format modifie sensiblement cette géographie : l’Afrique passe à 9 places directes, l’Asie à 8, la CONCACAF à 6, l’Amérique du Sud à 6, l’Océanie obtient pour la première fois une qualification directe, tandis que l’Europe monte à 16 places. À mesure que le football s’est mondialisé, l’ancien équilibre devenait plus difficile à défendre, y compris pour la FIFA elle-même, qui sait que l’avenir économique de son sport se joue aussi dans des espaces démographiques immenses, de l’Afrique à l’Asie. L’élargissement à 48 équipes, qui prend encore plus de sens après la demi-finale du Maroc à la Coupe du monde 2022, répond donc aussi à une forme de réalignement entre la géographie du tournoi et celle du monde contemporain.
Dans le même temps, la FIFA est devenue une organisation économique de tout premier plan, dont les revenus ont crû au rythme de la mondialisation du football. Son chiffre d’affaires dépasse 5,7 milliards de dollars sur le cycle 2011-2014, franchit la barre des 6,4 milliards sur la période 2015-2018, puis atteint 7,5 milliards pour le cycle 2019-2022. Pour le cycle 2023-2026, le chiffre final n’est pas encore connu, mais la FIFA vise désormais 13 milliards de dollars de revenus, contre un objectif initial de 11 milliards[4]. Cette croissance repose en grande partie sur la Coupe du monde, devenue un produit global extrêmement attractif pour les diffuseurs, les sponsors et les partenaires commerciaux. Une partie de ces ressources est ensuite redistribuée aux fédérations par des programmes comme FIFA Forward, devenu un levier central de financement pour de nombreuses associations.
Dans cet équilibre, élargir la Coupe du monde revient aussi à consolider un système. En offrant à davantage de fédérations la perspective d’une qualification, d’une exposition internationale et de retombées économiques, la FIFA renforce en même temps le lien politique qui l’unit à ses membres, dans une organisation fondée sur le principe « une fédération, une voix ». Les Fidji ou le Liechtenstein pèsent formellement autant que l’Allemagne ou le Brésil. Ce fonctionnement donne à la FIFA une apparence d’universalité démocratique entre les 211 associations membres. Il renforce aussi le pouvoir très centralisé et très personnalisé de Gianni Infantino, réélu en 2023 à la tête de la FIFA pour un troisième mandat consécutif, depuis son arrivée en 2016. Il a fait de l’intégration des petites fédérations[5], de la redistribution financière et de l’élargissement des compétitions (ou la création de nouvelles avec la Coupe du monde des clubs et les FIFA Series) les piliers de son autorité politique.
2030-2034 : vers des Coupes du monde toujours plus vastes
L’élargissement de la Coupe du monde renvoie aussi à la question du devenir même de la compétition. Après un Mondial 2026 organisé à l’échelle de trois pays, la FIFA a confirmé, le 11 décembre 2024, une édition 2030 confiée à l’Espagne, au Portugal et au Maroc, à laquelle s’ajouteront trois matchs de célébration du centenaire en Argentine, au Paraguay et en Uruguay. Dans le même mouvement, l’Arabie saoudite a été désignée hôte de l’édition 2034, seule candidate en lice, lors d’un Congrès extraordinaire réunissant virtuellement les 211 associations membres de la FIFA, les deux attributions ayant été validées par acclamation. En l’espace de huit ans, la Coupe du monde doit ainsi passer d’une coorganisation nord-américaine à un tournoi réparti entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud, avant de rejoindre un État du Golfe persique engagé dans une stratégie d’investissement politico-sportif à très grande échelle. Le Mondial entre dans une nouvelle phase, celle d’une compétition pensée à une échelle toujours plus vaste, quitte à repousser toujours davantage ses contraintes géographiques et économiques.
Une Coupe du monde à 48 équipes suppose des infrastructures plus nombreuses, des flux de déplacements plus massifs, une logistique de sécurité plus lourde et une coordination diplomatique plus fine entre États, autorités locales, compagnies aériennes, services de visas, polices aux frontières et partenaires privés. Le tournoi devient ainsi moins un simple événement sportif qu’un objet temporaire de gouvernance internationale. En 2030, cette complexité franchira un nouveau cap avec une édition officiellement répartie entre trois continents. Quant à 2034, tout indique déjà que la question du calendrier reviendra au premier plan[6]. La FIFA n’a pas fixé de fenêtre définitive, mais elle a elle-même reconnu qu’aucune période n’était précisée dans le dossier saoudien et qu’elle devrait être déterminée avec les parties prenantes. Dans les faits, la chaleur estivale rend très probable, comme au Qatar en 2022, un déplacement du tournoi vers l’hiver.
Jusqu’où la FIFA peut-elle étendre son tournoi ?
Reste alors une question plus politique : qui, au fond, peut fixer des limites à cette expansion, si ce n’est la FIFA elle-même ? Car on ne peut pas exiger qu’une Coupe du monde géante ne soit organisée que dans des pays disposant déjà de toutes les infrastructures, de tous les réseaux de transport, de tous les standards logistiques (et démocratiques) et de toutes les garanties budgétaires. Ce serait refermer la compétition sur un petit nombre de puissances déjà établies, le plus souvent occidentales, alors même que la FIFA ne cesse de revendiquer l’universalité de son tournoi. D’autres acteurs frapperont inévitablement à la porte. L’Indonésie a déjà envisagé une candidature conjointe pour 2034 dans le cadre de l’ASEAN, la Chine a officiellement inscrit dans ses plans l’objectif d’accueillir un jour la Coupe du monde à horizon 2050, et l’Égypte a encore demandé en 2025 à pouvoir accueillir une partie de l’édition 2034. Autrement dit, la logique d’élargissement n’est pas près de s’arrêter, car organiser un Mondial est devenu, pour beaucoup d’États, un marqueur de puissance.
À mesure que la Coupe du monde grandit, elle devient aussi plus vulnérable aux rapports de force du temps. Le football n’est plus un simple jeu et il doit prendre en compte les problématiques internationales. La FIFA a la responsabilité de faire tenir cet ensemble face aux pressions d’acteurs étatiques qui n’ont pas toujours intérêt à jouer le jeu de l’universalité. Or le contexte international s’est durci. Le retour de la guerre sur le continent européen, la rivalité persistante entre les États-Unis et l’Iran, les tensions croissantes entre Washington et Pékin, ou encore la compétition stratégique dans l’espace indo-pacifique rappellent qu’aucune compétition mondiale ne peut désormais prétendre s’abstraire totalement des fractures du monde.
Reste à savoir si, à force de vouloir intégrer toujours plus de pays et de conquérir de nouveaux marchés, le tournoi phare de la FIFA peut encore incarner une forme d’utopie universelle sans y perdre son intérêt sportif et son caractère exceptionnel.
[1] David Conn, « Fifa’s Infantino claims 48-team World Cup will boost football worldwide », The Guardian, 10 janvier 2017.
[2] L’État est une société politique résultant de la fixation, sur un territoire délimité par des frontières, d’un groupe humain présentant des caractères plus ou moins marqués d’homogénéité culturelle et régi par un pouvoir institutionnalisé – Larousse.
[3] Henri Blake et Jonathan Calvert, The Ugly Game: The Qatari Plot to Buy the World Cup, Simon & Chuster, 2016.
[4] FIFA, Annual Report 2024.
[5] Élu en 2016 face au Bahreïni Sheikh Salman, Gianni Infantino a su rallier de nombreuses petites fédérations en faisant de l’augmentation des aides au développement et d’une meilleure intégration des associations membres un axe central de sa campagne.
[6] Nick Ames, « Saudi Arabia’s World Cup: what will the 2034 tournament look like? », The Guardian, 12 décembre 2024.