Le sacre raté de Trump – quel bilan politique de la Coupe du monde 2026 ?

Ce 19 juillet 2026, Donald Trump aurait voulu que la finale de la Coupe du monde lui offre une image de sacre. Il n’en a rien été. Depuis un an, le président américain n’a cessé de vouloir capter une part du prestige du Mondial. Il a bien eu la lumière, mais pas celle qu’il espérait. Au MetLife Stadium de New York, son arrivée à bord de Marine One, l’hélicoptère présidentiel, relevait d’une mise en scène, d’une démonstration de puissance autour de ce Mondial marqué. Dans les tribunes, pourtant, les huées ont couvert sa présence. Puis, après le coup de sifflet final, il a tenté de s’inviter au cœur de la célébration espagnole. Rodri, capitaine de la Roja, puis Gianni Infantino lui-même, ont alors cherché à l’écarter. Comme si, au moment même où Trump voulait incarner l’image du triomphe, le football lui rappelait qu’il n’en était pas le vainqueur.

Le paradoxe est là. Donald Trump est resté en retrait pendant une grande partie de la compétition, contrairement à ce que beaucoup imaginaient. Pris par la guerre avec l’Iran, la politique internationale et ses propres priorités de calendrier, il n’a assisté à aucun match avant la finale, pas même à ceux de la sélection américaine. Il a préféré les célébrations des 250 ans de l’indépendance des États-Unis ou encore une soirée de MMA organisée à la Maison Blanche pour ses 80 ans. Pourtant, même avec cette distance, Trump et son administration ont pesé sur ce Mondial d’une manière rarement vue pour un chef d’État du pays hôte.

Un Mondial placé très tôt sous tutelle trumpienne, avec la complaisance de Gianni Infantino

Il serait d’ailleurs naïf de découvrir soudain que la Coupe du monde est politique. Elle l’a toujours été. Depuis ses origines en 1930, la FIFA s’appuie sur le pouvoir politique du pays hôte pour s’assurer du succès de sa compétition. Mais en 2026, un seuil supplémentaire a été franchi. La politisation du tournoi n’est pas seulement venue du contexte, ni même de la personnalité du pays organisateur principal. Elle s’est installée dans la conduite même de la compétition. Officiellement, ce Mondial était celui de trois pays : le Canada, le Mexique et les États-Unis. En réalité, son centre de gravité politique se trouvait à Washington.

C’est ce qui fait de cette Coupe du monde un cas à part. Les États-Unis, contrairement à la Russie en 2018 ou au Qatar en 2022, ont imposé leurs règles, notamment migratoires, et leurs priorités pour « accueillir » le Monde. Et face à cela, la FIFA n’a pas opposé grand-chose. Au contraire, son président Gianni Infantino a donné le sentiment d’une complaisance constante envers Donald Trump au point de laisser s’installer l’idée que le président américain pouvait peser jusque sur les règles du jeu. L’ »affaire Balogun » en a été l’expression la plus spectaculaire. La séquence autour du message argentin sur les Malouines, toléré de fait alors même que la FIFA se veut intraitable sur les expressions dites « politiques », en a été une autre.

Ce basculement avait déjà commencé dès le début du second mandat de Trump en 2025, où la Maison Blanche avait créé une task force dédiée au Mondial 2026, placée directement sous l’autorité présidentielle. Quelques mois plus tard, le tirage au sort n’avait pas lieu à Mexico, ni à Toronto, ni même dans une ville-hôte choisie pour ses seules qualités logistiques. Il se tenait à Washington, au Kennedy Center, dans un lieu déjà repris en main politiquement par Donald Trump. Surtout, Gianni Infantino y remettait au président américain le premier, et absurde, « prix de la paix » de la FIFA. Un énième cadeau pour valoriser sa relation de puissant parmi les puissants et un énième courbette faites au président où le show sportif (et lucratif) est roi.

Accueillir le monde oui, mais à condition qu’il se plie à aux règles étatsuniennes

C’est sans doute sur la question de l’entrée sur le territoire que ce Mondial a montré son vrai visage politique. La Coupe du monde se présente volontiers comme une fête « universelle », une utopie apolitique le temps de la compétition. Encore faut-il, pour cela, que le monde puisse entrer. Or l’édition 2026 a été traversée par un régime de visas inégal, opaque, parfois humiliant. Le cas le plus frappant est celui d’Omar Abdulkadir Artan. Désigné par la FIFA pour officier pendant le tournoi, l’arbitre somalien a été refoulé à Miami le 6 juin, alors qu’il disposait d’un visa valide. Il devait devenir le premier Somali de l’histoire à arbitrer en Coupe du monde. Il est finalement devenu le symbole d’un tournoi où même les officiels choisis par la FIFA demeuraient soumis, sans recours réel ou sans volonté d’amener un rapport de force, à la politique migratoire du pays hôte.

L’Iran a, lui aussi, cristallisé cette contradiction. Sportivement qualifiée, la Team Melli n’a jamais abordé cette compétition dans des conditions ordinaires. Son camp de base, d’abord prévu à Tucson, en Arizona, a été déplacé à Tijuana, au Mexique. À quelques jours du tournoi, la délégation attendait encore des visas. Plusieurs responsables iraniens ont été refusés ou retardés. L’équipe s’est donc préparée hors du principal pays organisateur, puis a dû vivre avec l’incertitude permanente liée à ses déplacements vers les États-Unis. Sur le papier, l’Iran participait au Mondial. Dans les faits, il jouait une Coupe du monde sous régime dérogatoire. Pour un tournoi censé incarner l’universalité du football, le symbole est lourd. Surtout que l’Iran ne s’est pas qualifié pour les seizièmes de finale, en terminant à la cruelle 9ème place des 8 meilleurs troisièmes.

Cette réalité a touché aussi des supporters et d’autres délégations. Des ressortissants de plusieurs pays africains ont dénoncé des conditions de visas très restrictives. Des fans écossais ont vu leur ESTA révoqué à la dernière minute. Rien de tout cela n’est anecdotique. Dans les précédents Mondiaux, la Russie avec le Fan ID ou le Qatar avec la Hayya Card avaient au moins adapté leurs dispositifs d’entrée pour préserver, à leur manière, la parenthèse du tournoi. Les États-Unis n’ont pas vraiment déplacé leur doctrine pour accueillir le monde. Ils ont, au contraire, invité le monde à se soumettre à leurs règles.

La suspension levée de Balogun, l’épisode d’ingérence trop

L’affaire Balogun a sans doute été le moment où le vernis a craqué. Le 6 juillet, Donald Trump a reconnu avoir appelé Gianni Infantino pour demander un réexamen du carton rouge infligé à Folarin Balogun contre la Bosnie-Herzégovine. Quelques heures plus tôt, la FIFA avait annoncé non pas l’annulation pure et simple de la sanction, mais la suspension pendant un an de son exécution. Balogun était donc autorisé à jouer le huitième de finale contre la Belgique malgré l’automaticité, en principe, d’un match de suspension après un rouge.

Ce qui frappe ici, ce n’est pas seulement l’intervention de Trump mais plutôt qu’elle révèle de l’état du rapport de force. Pour la première fois dans l’époque moderne de la Coupe du monde, un chef politique a assumé avoir interféré dans les règles du jeu d’une compétition d’une fédération internationale sportive. Ce qui renvoie aux heures les plus sombres de l’instrumentalisation politique des compétitions sportives, notamment 1934 avec Mussolini. La FIFA a eu beau soutenir que sa commission disciplinaire avait agi de manière autonome, le mal était fait. L’idée même d’une règle commune, valable pour tous, venait d’être fragilisée au beau milieu de la compétition.

La réaction de l’UEFA a d’ailleurs été d’une rare dureté. Dans un communiqué officiel, l’instance européenne a estimé que la FIFA avait « franchi une ligne rouge ». Elle a rappelé que le football repose sur des règles, fondement d’une compétition « équitable, honnête et transparente », et surtout qu’une suspension automatique d’un match après un carton rouge « n’est pas une option discrétionnaire ».

Depuis des années, Gianni Infantino aime se présenter comme le garant d’un ordre footballistique mondial, au-dessus des intérêts nationaux. Or, dans cette séquence, il est apparu moins comme un arbitre que comme un président embarrassé, pris dans sa proximité avec Donald Trump et incapable de faire respecter une frontière claire entre pouvoir politique et décision sportive.

Le cas des Malouines : une neutralité politique de la FIFA à géométrie variable

La séquence sur les messages politiques a, elle aussi, révélé les contradictions de la FIFA. À la veille de son entrée dans la compétition, Haïti a été contrainte de modifier en urgence son maillot. Le point litigieux ne relevait pas d’un slogan explicite, mais d’une iconographie. Sur la hanche droite figuraient des silhouettes inspirées de la bataille de Vertières et de la révolution haïtienne. L’équipementier Saeta assurait y voir un hommage à l’histoire et à la résilience du pays. La FIFA, elle, a considéré que ces éléments pouvaient tomber sous le coup de ses règlements sur les équipements. Résultat : les joueurs haïtiens ont dû poser pour les portraits officiels avec une version modifiée du maillot, dépourvue de cette référence historique.

Quelques semaines plus tard, le contraste a sauté aux yeux. Après la demi-finale remportée contre l’Angleterre à Atlanta, des joueurs argentins ont brandi une banderole portant l’inscription « Las Malvinas son Argentinas ». Le message n’avait rien d’allusif. Il renvoyait directement au contentieux de souveraineté entre Londres et Buenos Aires sur les Falkland, que l’Argentine appelle Malvinas, et à la guerre de 1982, restée une plaie vive dans les deux mémoires nationales agrémentés par des matchs phares de Coupe du monde notamment celui de 1986 avec la vengeance de Maradona.

Le problème est que, sur le papier, les règles de la FIFA paraissent claires. Le code de conduite des stades du Mondial 2026 interdit les bannières, drapeaux, vêtements et autres supports de nature « politique, offensante et/ou discriminatoire ». Elle a d’abord laissé s’installer la polémique, avant de confirmer seulement par la suite que sa commission de discipline examinait l’incident. Entre-temps, le gouvernement britannique avait demandé une enquête, tandis que la Maison Blanche défendait le droit des joueurs argentins à s’exprimer. C’est précisément ce décalage qui a nourri le malaise.

Quand Haïti mobilise un symbole historique sur son maillot, la FIFA tranche vite et impose une correction. Quand l’Argentine exhibe sur la pelouse un message de souveraineté lié à un conflit territorial toujours sensible, l’instance hésite, temporise, puis renvoie l’affaire à une évaluation ultérieure. Un deux poids deux mesures qui révèle que l’utopique neutralité politique de la FIFA peut être mise à mal en fonction des rapports de force internationaux.

Le tournoi de l’argent roi plutôt que du football et la question d’une nouvelle expansion de la Coupe du monde

Par ailleurs, la Coupe du monde 2026 a été la plus mercantile de l’histoire. La tarification dynamique des billets a fait flamber les prix. On aurait pu croire qu’une telle inflation abîmerait l’événement. Elle l’a, en partie, abîmé symboliquement. Mais elle ne l’a pas freiné. L’administration Trump comme la FIFA ont insisté sur le bilan chiffré : 6,5 millions de spectateurs sur l’ensemble du tournoi, un taux de remplissage de 99,7 % aux États-Unis, et un récit officiel de réussite populaire malgré les tensions politiques et migratoires.

C’est d’ailleurs ce qui rend la critique plus difficile. Le Mondial a été contesté, oui. Il a aussi été un succès commercial massif tant en terme de remplissage des stades que sur le nombre de téléspectateurs globaux qui ont regardé la compétition. Dans l’univers FIFA, c’est souvent ce second verdict qui l’emporte sur tous les autres.

La question est alors moins de savoir si Infantino a trop exposé la FIFA aux polémiques que de comprendre qui, aujourd’hui, est réellement en mesure de lui imposer une limite. À ce stade, presque personne. Selon The Guardian, plus de 200 des 211 fédérations membres lui ont déjà apporté leur soutien en vue d’un quatrième mandat, et il reste à ce jour le seul candidat déclaré avant l’échéance de novembre. Il existe bien des critiques, surtout dans l’Europe du football, mais elles ne forment pas une alternative politique cohérente et unie, notamment pour présenter un candidat face à un Infatino qui a renforcé son pouvoir avec une Coupe du monde plus élargie pour ses 211 membres.

Dans ces conditions, rien n’oblige Infantino à ralentir. Au contraire, le succès financier du Mondial 2026 peut l’encourager à pousser plus loin encore la logique d’expansion. L’hypothèse d’un tournoi à 64 équipes, déjà mise sur la table pour 2030 et jugée “intéressante” pour examen par la FIFA, montre que l’idée d’un Mondial toujours plus vaste n’est plus marginale. Elle appartient désormais au champ du possible.

Tant que le tournoi remplira les stades, gonflera les recettes et consolidera l’emprise du centre sur ses 211 fédérations, la tentation sera grande de poursuivre dans la même direction : davantage d’équipes, davantage de matchs, davantage de produits à vendre, et une dépendance croissante à l’égard des puissances capables d’absorber le coût politique de tels événements.

Un Mondial de moins en moins gouverné comme un bien commun du football, et de plus en plus administré comme une machine de rendement sur laquelle son président ne rencontre plus guère de contre-pouvoirs.

Article rédigé par Kévin Veyssière

Sources :

Le Monde, Nicolas Chapuis et Olivier Faye, « Après des semaines dans l’ombre, Donald Trump prend la lumière sous les huées lors de la finale de la Coupe du monde 2026 », 20 juillet 2026.

L’Équipe, Yves Leroy, « Gianni Infantino et Donald Trump, symboles d’une Coupe du monde marquée par les polémiques autour de l’argent roi et de l’ingérence politique », 20 juillet 2026.

The Guardian, Alexander Abnos, « Donald Trump and Gianni Infantino booed before US president attempts to crash Spain celebrations », 19 juillet 2026.

The Guardian, Bryan Armen Graham et Matt Hughes, « Trump confirms he asked Infantino for review of Folarin Balogun red card », 6 juillet 2026.

The Guardian, Nick Ames et Matt Hughes, « Fifa to announce record $15bn World Cup revenue, smashing expectations », 18 juillet 2026.

The Atlantic, Sally Jenkins, « A Very Bad Call », 6 juillet 2026

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