Une plaisanterie de Kylian Mbappé sur Mao Zedong, qualifié de « dictateur », a suffi à provoquer une vive polémique en Chine, entraînant la rupture de plusieurs partenariats commerciaux et une réaction des autorités de Pékin. Derrière cet incident, c’est la place prise par les footballeurs dans l’espace public international qui interroge : comment une déclaration, même anodine dans son intention, peut-elle se transformer en affaire politique et économique lorsqu’elle se heurte aux sensibilités d’un régime comme celui de la Chine ?
Une simple plaisanterie d’un footballeur peut-elle provoquer un incident diplomatique ?
Derrière cette question candide se pose surtout celle de la portée que peut avoir chaque déclaration d’une star sportive dont l’influence dépasse largement son propre terrain de jeu.
Ce mardi 27 octobre, trois marques chinoises, Dongpeng, Mengniu et Milkground, ont annoncé mettre fin à leurs collaborations avec Kylian Mbappé. En cause, la diffusion d’une vidéo issue d’un entretien avec The Bridge, le média créé par son coéquipier Aurélien Tchouaméni, dans laquelle l’attaquant du Real Madrid évoque un montage humoristique représentant son visage sur celui de Mao Zedong, qu’il qualifie de « dictateur chinois ».
Une séquence qui a rapidement pris une dimension politique. Le ministère chinois des Affaires étrangères a réagi publiquement, tandis que la télévision publique CCTV a suspendu des retransmissions de Liga. Face à l’ampleur de la polémique, Mbappé a présenté ses excuses, tout comme le président du championnat espagnol, Javier Tebas.
De Mesut Özil à la NBA : quand le sport se confronte à la rigidité du régime chinois
L’affaire Mbappé n’est pas la première polémique impliquant une personnalité sportive internationale et les autorités chinoises.
En décembre 2019, Mesut Özil, alors joueur d’Arsenal, dénonce publiquement le traitement réservé à la minorité ouïghoure dans la région chinoise du Xinjiang. Ses déclarations provoquent une vive réaction de Pékin. La télévision publique CCTV retire de sa programmation une rencontre entre Arsenal et Manchester City, tandis que le joueur allemand est supprimé de plusieurs jeux vidéo de football commercialisés en Chine.
Quelques semaines auparavant, une crise similaire avait touché la NBA. En octobre 2019, Daryl Morey, alors directeur général des Houston Rockets, publie sur les réseaux sociaux un message de soutien aux manifestations prodémocratie à Hong Kong. La réaction chinoise entraîne la suspension de plusieurs partenariats commerciaux et de retransmissions, avec des conséquences financières importantes pour la ligue américaine.
À l’inverse, certains sportifs ont eux-mêmes décidé de rompre avec leurs partenaires chinois pour défendre leurs convictions. En décembre 2020, Antoine Griezmann met fin à son contrat publicitaire avec Huawei après la publication d’informations accusant l’entreprise de contribuer à la surveillance de la minorité ouïghoure.
Plus récemment, en février 2024, Lionel Messi s’est retrouvé au centre d’une polémique à Hong Kong. Resté sur le banc lors d’une rencontre amicale de l’Inter Miami en raison d’une blessure, puis entré en jeu quelques jours plus tard au Japon, l’Argentin avait suscité la colère de nombreux supporters et responsables politiques chinois. La controverse avait conduit à l’annulation de deux matchs amicaux que la sélection argentine devait disputer en Chine.
Ces différentes affaires présentent un phénomène commun : les déclarations ou les décisions individuelles d’un sportif peuvent rapidement entraîner des conséquences pour des acteurs bien plus nombreux, des sponsors jusqu’aux clubs, fédérations et organisateurs de compétitions.
Derrière la réaction de Pékin, le poids des intérêts politiques chinois et des intérêts économiques du football
Pourquoi les propos de Mbappé ont-ils provoqué une réaction aussi virulente ?
Mao Zedong occupe une place particulière dans l’histoire politique chinoise. Fondateur de la République populaire en 1949, il reste une figure centrale de la légitimité historique du Parti communiste chinois.
Sa critique touche donc à une ligne rouge pour Pékin et pour le récit national orchestré par le parti et Xi Jinping. Il en va de même des questions de légitimité territoriale liées à Taïwan, au Tibet ou la répression contre les Ouïghours le Xinjiang, sur lesquelles les autorités chinoises réagissent régulièrement aux déclarations étrangères jugées « offensantes ».
Par ailleurs, la Chine constitue notamment un territoire important en matière de sponsoring, de diffusion audiovisuelle et de commercialisation des produits dérivés. Le Real Madrid avait ainsi avancé, dès 2017, le chiffre de 97 millions de supporters chinois, sur la base d’une étude Nielsen Sports.
Cette exposition commerciale explique en partie la rapidité avec laquelle les entreprises chinoises ont pris leurs distances avec Mbappé. Le groupe Dongpeng utilisait notamment l’image du Français pour promouvoir sa boisson Bushuila, avec des campagnes publicitaires déployées à grande échelle à l’occasion du Mondial 2026.
Pour les entreprises concernées, la priorité est de préserver leur réputation auprès des consommateurs chinois et d’éviter qu’une polémique politique ne se transforme en rejet commercial. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire qu’une instruction officielle soit donnée par Pékin pour que les marques anticipent les conséquences d’une telle controverse.
Des footballeurs, à la parole contrôlée, devenus des acteurs de l’espace « public« international
La polémique Mbappé renvoie finalement à une évolution plus large du statut des footballeurs dans les sociétés contemporaines.
Les principales stars du sport sont devenues des marques mondiales, des personnalités suivies par des millions de personnes et des leaders d’opinion dont les prises de position peuvent susciter des réactions bien au-delà de leur public traditionnel.
Kylian Mbappé en constitue l’une des meilleures illustrations.
En octobre 2026, le capitaine de l’équipe de France rassemble près de 137 millions d’abonnés sur Instagram, auxquels s’ajoutent ses communautés sur les autres plateformes, notamment les réseaux sociaux chinois. Selon le classement publié par Forbes en octobre 2026, ses revenus annuels sont estimés à 100 millions de dollars, dont 30 millions provenant de ses activités commerciales et de ses partenariats hors terrain.
Cette transformation s’accompagne d’une professionnalisation croissante de leur communication. Entourés de conseillers, d’agents et de spécialistes de l’image, les joueurs cherchent à maîtriser leurs interventions médiatiques et leurs prises de parole publiques.
Kylian Mbappé et son entourage avaient fait une campagne de communication particulièrement travaillée et scénarisée dans la perspective du Ballon d’Or, illustrant l’importance prise par la gestion de l’image dans la carrière des footballeurs modernes.
Pourtant, cette professionnalisation de la communication ne suffit pas toujours à éviter les controverses.
Cette affaire met surtout en évidence les contradictions auxquelles sont confrontés les footballeurs devenus des marques mondiales. Leur notoriété leur permet de développer des partenariats commerciaux sur plusieurs continents, mais elle les expose également aux sensibilités politiques et culturelles de marchés dont ils dépendent financièrement.
Il ne faut pourtant pas confondre les prises de position politiques assumées, comme celles de Mesut Özil ou d’Antoine Griezmann, avec une plaisanterie dont la portée a été largement amplifiée par sa diffusion internationale.
C’est là que réside l’un des principaux enjeux pour ces sportifs devenus des personnalités publiques mondiales : jusqu’où peuvent-ils exprimer librement leurs opinions, voire simplement plaisanter, lorsque leur image et celle de leurs partenaires dépendent de marchés aux sensibilités politiques parfois contradictoires ?
L’affaire Mbappé rappelle finalement que la mondialisation économique du football n’a pas fait disparaître les frontières politiques. Elle confronte au contraire ses principales stars à des considérations politiques qui peuvent rapidement transformer une déclaration individuelle en controverse internationale.
Article rédigé par Kévin Veyssière
Sources
1. Le Monde – En Chine, le coût financier exorbitant des propos de Kylian Mbappé sur le « dictateur » Mao – 27 octobre 2026.
2. Reuters – Mbappé tente d’apaiser la colère chinoise après ses propos sur Mao – 27 octobre 2026.
3. The Guardian – Kylian Mbappé dropped by Chinese brands for ‘offending national sentiments’ – 27 octobre 2026.
4. Ministère chinois des Affaires étrangères – Conférence de presse du porte-parole Guo Jiakun du 27 octobre 2026 – 27 octobre 2026.
5. The Guardian / Reuters – Chinese state broadcaster pulls Arsenal v Man City after Mesut Özil criticism – 15 décembre 2019.
6. The Guardian – Griezmann cuts ties with Huawei citing fears over treatment of Uighurs – 10 décembre 2020.
7. Associated Press – Anger over Messi’s absence in Hong Kong game spreads: Argentina friendly in mainland China canceled – 9 février 2024.
8. Forbes – The World’s Highest-Paid Soccer Players 2026 – 17 octobre 2026.
9. The Paper (澎湃新闻) – Article sur la suspension des retransmissions de la Liga par la télévision chinoise CCTV – 27 octobre 2026.
10. El País – La televisión china suspende las emisiones de LaLiga tras la polémica con Mbappé – 27 octobre 2026.