Après près de deux années marquées par les tensions et les crises de gouvernance, Alpes 2030 veut désormais tourner la page et entrer pleinement dans sa phase opérationnelle. Le choix de Geoffroy Roux de Bézieux doit permettre de stabiliser une organisation confrontée à plusieurs défis. Faire travailler ensemble des acteurs aux intérêts parfois différents, sécuriser un modèle économique largement dépendant du privé, recréer une dynamique populaire dans la continuité de Paris 2024 et organiser des Jeux d’hiver crédibles à l’heure, où le changement climatique réduit progressivement le nombre de territoires capables de les accueillir. Décryptage.
Après Martin Fourcade, qui avait renoncé à prendre la présidence du comité d’organisation en février 2025 en raison notamment de désaccords sur la gouvernance et l’ancrage territorial du projet, puis Edgar Grospiron, parti en septembre 2026 après plusieurs mois de tensions internes, Alpes 2030 change de profil.
Pour la première fois depuis le lancement du projet, ce n’est plus un ancien sportif au pedigree olympique qui est chargé de l’incarner mais un dirigeant issu du monde économique.
Ancien président du Medef entre 2018 et 2023, Geoffroy Roux de Bézieux a passé une partie de sa carrière à représenter les entreprises, à négocier avec l’État puis plus récemment a siégé aux conseils d’administration de Paris 2024.
La nomination de Geoffroy Roux de Bézieux doit donc refermer le faux départ d’Alpes 2030 et ouvrir une nouvelle phase. À un peu plus de trois ans des Jeux, le temps des ajustements de gouvernance laisse désormais place à celui de l’exécution, avec trois défis majeurs encore à relever pour le COJOP.
Premier défi : stabiliser une gouvernance en état de crise permanent
Le premier défi sera d’abord de remettre durablement de l’ordre dans une organisation fragilisée par le départ de plusieurs cadres et la démission d’Edgar Grospiron. Ces départs successifs ont mis en évidence un problème plus structurel que les seules relations entre dirigeants. Alpes 2030 possède beaucoup de « copropriétaires politiques », mais aucun propriétaire naturel.
Autour du COJOP se trouvent l’État, les régions Auvergne-Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte d’Azur, le CNOSF, le CPSF et les nombreuses collectivités qui accueilleront les épreuves. Le CIO conserve de son côté un rôle déterminant dans la validation du projet. À mesure que la carte des sites s’est précisée, les intérêts territoriaux se sont ajoutés aux considérations sportives, économiques et politiques, relevant la complexité liée à la multirégionalité du projet.
Cette architecture distingue profondément Alpes 2030 de Paris 2024. Sans être exempt de tensions, le projet parisien disposait d’un centre de gravité politique et géographique plus évident autour de Paris et de l’Île-de-France, ainsi que d’une gouvernance qui avait eu plusieurs années pour se structurer. Les Alpes françaises doivent faire fonctionner ensemble deux régions, plusieurs départements, des stations parfois concurrentes et, depuis la nouvelle carte des sites, une grande métropole située hors du massif alpin.
La nature même des Jeux d’hiver accentue cette difficulté. Il n’est plus question de construire un grand parc olympique concentrant une partie importante des compétitions, mais de répartir les épreuves là où les infrastructures et les conditions naturelles existent déjà. Cette évolution répond aux nouvelles orientations du CIO et à la volonté de limiter les constructions, mais elle rend l’organisation plus dépendante de la coordination entre territoires.
La mission de Roux de Bézieux sera donc différente de celle d’un président chargé avant tout d’incarner les Jeux. Il lui faudra surtout éviter que les arbitrages à venir sur les sites, les infrastructures ou les financements ne rouvrent les fractures apparues depuis le lancement du projet.
Deuxième défi : sécuriser la livraison des Jeux et son modèle économique
Le changement de président intervient également au moment où Alpes 2030 doit changer de rythme. La carte générale des sites est désormais largement arrêtée et le COJOP veut passer de la planification à la livraison opérationnelle.
Les compétitions seront réparties entre la Haute-Savoie autour de La Clusaz et du Grand-Bornand, la Savoie avec La Plagne, Courchevel et Val-d’Isère, le Briançonnais autour de Montgenèvre et Serre-Chevalier, tandis que Lyon accueillera l’essentiel des sports de glace. Le patinage de vitesse longue piste, un temps prévu à NIce, se déroulera même à Thialf, à Heerenveen, aux Pays-Bas.
Alpes 2030 ne sera pas les Jeux d’une ville mais ceux de plusieurs territoires reliés par un même événement. Ce choix permet de s’appuyer largement sur l’existant et d’éviter certaines infrastructures dont l’usage après la compétition serait difficile à justifier.
Cette dispersion constitue à la fois l’une des forces et l’une des contraintes du projet français.
Cette logique était déjà au cœur de Milan-Cortina 2026. Selon le CIO, 85 % des sites de compétition utilisés lors des Jeux italiens étaient existants ou temporaires. Les épreuves étaient réparties entre Milan, Cortina, Bormio, Livigno, Anterselva ou encore le Val di Fiemme. Ce modèle a permis de réduire le nombre de nouvelles installations, au prix d’une compétition beaucoup plus éclatée géographiquement.
Alpes 2030 suit également cette logique. Le déplacement du pôle glace initialement imaginé à Nice vers Lyon illustre déjà ces arbitrages. À Lyon, plusieurs enceintes existantes ou temporaires pourront être mutualisées. Le futur village d’Oullins-Pierre-Bénite s’inscrit pour sa part dans un projet immobilier déjà engagé afin de conserver une utilité après les Jeux.
À cette complexité opérationnelle s’ajoute celle du financement. Le budget pluriannuel actualisé du COJOP atteint 2,135 milliards d’euros, quasiment stable par rapport à l’année précédente. Il repose à 73 % sur des ressources privées.
Les organisateurs doivent notamment réunir plus de 560 millions d’euros grâce aux partenariats. EDF est pour l’instant le principal partenaire officiellement dévoilé, tandis qu’un deuxième accord déjà conclu devait être annoncé au début du mois de septembre avant que la crise de gouvernance ne conduise au report de cette communication.
La présence de Roux de Bézieux prend ici tout son sens puisque on réseau économique et sa connaissance des grandes entreprises françaises doivent aider un COJOP dont le financement dépend largement de sa capacité à convaincre le secteur privé.
Paris 2024 reste forcément dans les esprits. Le comité d’organisation avait porté ses prévisions de recettes issues des partenariats nationaux à 1,24 milliard d’euros à la fin de l’année 2023, avec notamment BPCE, EDF, Orange, Sanofi, Carrefour, LVMH ou Accor parmi ses partenaires premium.
Troisième défi : Pérenniser l’esprit Paris 2024 et faire d’Alpes 2030 un laboratoire des Jeux d’hiver de demain
En 2030, les Alpes accueilleront une compétition dont l’avenir est directement confronté aux effets du changement climatique.
Une étude dirigée par l’université de Waterloo, commandée par le CIO et portant sur 93 territoires ayant déjà accueilli des compétitions olympiques ou paralympiques d’hiver, mesure l’ampleur de cette transformation. Dans un scénario intermédiaire d’émissions, seulement 52 de ces territoires resteraient suffisamment fiables sur le plan climatique dans les années 2050, puis 46 dans les années 2080.
Cette évolution pourrait progressivement modifier la géographie et la géopolitique même des Jeux d’hiver, à l’heure où accueillir un grand évènement sportif international est une formidable vitrine pour un pays. Certains Etats historiquement associées aux sports de neige deviendront plus difficiles à utiliser, tandis que les compétitions risquent de se concentrer sur un nombre plus limité de massifs capables d’offrir des températures et un enneigement suffisamment fiables.
Le CIO a commencé à intégrer cette contrainte à sa réflexion. L’hypothèse d’organiser à l’avenir les Jeux dès le mois de janvier plutôt qu’en février a notamment été évoquée afin de profiter de températures plus froides et de permettre aux Jeux paralympiques de se dérouler plus tôt dans la saison. La composition même du programme a également fait l’objet de discussions. Le cyclo-cross, le gravel ou le trail ont été évoqués, avant que Kirsty Coventry ne ferme la porte à leur intégration pour Alpes 2030.
La neige de culture ne constitue pas une nouveauté. Vancouver 2010, Sotchi 2014 ou PyeongChang 2018 y avaient déjà recours. À Pékin en 2022, près de 100 % de la neige utilisée à Yanqing était produite artificiellement. Cette technologie permet de sécuriser les compétitions, mais elle suppose de disposer de températures suffisamment basses et ajoute des besoins en eau, en énergie et en équipements. Le CIO reconnaît lui-même que le réchauffement pourrait rendre certaines régions trop chaudes pour produire de la neige dans de bonnes conditions.
Deux logiques commencent ainsi à apparaître dans l’organisation des sports d’hiver.
La première consiste à adapter les Jeux aux territoires existants. Milan-Cortina puis Alpes 2030 privilégient cette direction, quitte à disperser les épreuves ou à franchir les frontières lorsqu’une infrastructure manque.
L’autre consiste davantage à transformer le territoire pour lui permettre d’accueillir les compétitions. Le projet saoudien de Trojena avait poussé cette deuxième approche très loin. Cette future station intégrée au mégaprojet NEOM devait accueillir les Jeux asiatiques d’hiver 2029 dans une région où les conditions naturelles imposaient de construire une grande partie des installations nécessaires. L’Arabie saoudite et le Conseil olympique d’Asie ont finalement annoncé en janvier 2026 le report sine die de l’événement, dans un contexte de réévaluation de plusieurs projets du royaume.
Cette comparaison renvoie directement à la notion d’héritage, devenue centrale dans la manière dont le CIO présente désormais les Jeux. Construire une enceinte ne se justifie plus uniquement par son utilité pendant quelques jours de compétition. Elle doit trouver une fonction sportive, économique ou sociale une fois la flamme éteinte. Et également populaire, avec en toile de fond la « parenthèse enchantée » de Paris 2024.
Pour conclure
Alpes 2030 sera donc observé bien au-delà de sa seule réussite sportive.
Quatre ans après Milan-Cortina et six ans après Paris 2024, la France veut démontrer qu’un grand événement mondial peut encore s’organiser en s’appuyant davantage sur les infrastructures existantes, sur les territoires et sur l’héritage laissé après la compétition.
Dans un contexte où le changement climatique réduit progressivement le nombre de sites capables d’accueillir les sports d’hiver, les Jeux français devront aussi montrer qu’il est possible d’adapter le modèle olympique plutôt que d’adapter artificiellement les territoires à ses exigences.
À mesure que les États-Unis, la Chine, l’Inde ou les puissances du Golfe investissent dans l’accueil des grands événements sportifs, différents modèles d’organisation et de puissance se confrontent. Alpes 2030 peut offrir à la France, et plus largement à l’Europe, une vitrine différente, fondée sur la sobriété des infrastructures, l’adaptation au changement climatique et l’utilité à long terme des investissements.
Si cette ambition se traduit concrètement et que les Alpes retrouvent, le temps des Jeux, une partie de l’élan populaire de Paris 2024, le faux départ du projet paraîtra alors bien loin.
Article rédigé par Kévin Veyssière